lundi 9 octobre 2017

L'EXPOSITION DE DAVID HOCKNEY AU CENTRE POMPIDOU

L'EXPOSITION DE DAVID HOCKNEY AU CENTRE POMPIDOU 

 Du 21juin 2017 au 23 octobre 2017


A l’occasion des 80ans de David Hockney, le Centre Pompidou de Paris présente une exposition rétrospective de son travail. Avec plus de 160 œuvres, elle retrace la majeure partie de son parcours artistique.
On y retrouve évidemment son travail sur les piscines, mais l’exposition met particulièrement en avant sa curiosité concernant les nouvelles techniques de production et reproduction d’images. Pour Hockney, « la création artistique est un acte de partage ». Partant de ce principe, il s’est intéressé à de nombreuses techniques telles que la photographie, le fax, l’ordinateur, les imprimantes… On nous montre notamment son intérêt plus récent concernant la production d’images sur IPad.
L’exposition se déroule en collaboration avec le Tate Britain de Londres et le Metropolitan Museum of Art de New York.

Marie Breuillon, Julie Barbin et Tara Baron


Le Centre Pompidou propose un aperçu de l'exposition :

Cliquez pour voir la bande annonce de l'exposition
et entendre Le son de l'expo 

L'ARTISTE

Portrait de David Hockney

David Hockney est un artiste aux multiples facettes. Il naît le 9 juillet 1937 à Bradford dans le Yorkshire, le quatrième des 5 enfants de la famille Hockney. Très tôt, à l’âge de 11ans, il sut qu’il voulait être un artiste. Encouragé par ses parents, il commença par faire des dessins pour le journal de l’école ou encore des affiches pour la société de débats. A 16 ans, il entre dans l’école d’art  Bradford School of Art où il a pu ainsi développer ses compétences. Diplômé en 1962, au Royal College of Art de Londres, il connait rapidement une certaine réputation dans son pays.
Peintre et photographe britannique, il fait parti des icônes du Pop Art aux côtés du grand Andy Warhol.
"Je suis un artiste qui n’entre dans aucune catégorie ; le monde de l’art ne sait jamais très bien où me placer" - David Hockney
En effet, David Hockney est souvent considéré comme inclassable face à la diversité de son travail. Admiratif de Fra Angelico depuis son plus jeune âge, il a su aussi s’inspirer du travail de Picasso ou encore de Francis Bacon. Son œuvre se diversifie par son éternel renouvellement. Il passe aussi bien de la peinture, au collage, de la gravure à la photographie ou, plus insolite, il utilise dorénavant l’Ipad pour dessiner. Ainsi, entretient-il un travail proche de ses modèles (comme Picasso) tout en utilisant des techniques très modernes. En 1960, il prend conscience de ses désirs homosexuels et décide de l’assumer à travers son travail comme avec we Two Boys Together Clinging réalisé en 1961. Dès le milieu des années 1970, David Hockney crée aussi régulièrement des décors de théâtre. Notamment pour Ubu Roi, au Royal Court Theatre de Londres en 1966.
Ses toiles les plus connues sont celles de la série de piscines bleues turquoises de Berveley Hill en Californie et ses portraits.
Toutes les œuvres de David Hockney se  caractérisent par l’œil qu’il porte sur le monde. Il a toujours pris un immense plaisir à regarder ce qui l’entoure et lors d’une interview pour Telerama il expliquait qu’il devenait un peu sourd avec le temps et qu'il avait l’impression que, par compensation, il percevait mieux l’espace. Il disait qu’il ne faut pas seulement voir, il faut être attentif à ce qui nous entoure et il l’avait compris à travers  le dessin.
Maintenant, âgé de 80 ans, il réalise des œuvres avec cette même énergie, représentant toujours ce qui l’entoure à travers une palette de couleurs vives et une maîtrise technique bien reconnaissable. Son galeriste John Kasmin, définissait son art "d’insolent" car il aborde tous sujets avec une liberté totale dont on ne voudrait pas voir la fin.

Blanche Justeau


                                  SELFPORTRAIT

Self-Portrait, 1954, collage, 42 x 29,80 cm, David Hockney

Ce collage sur papier journal de 42 x 29.80cm a été réalisé en 1954 lorsque David Hockney n’avait que 17 ans. Ayant grandi dans un milieu modeste mais avec des parents s’intéressant à l’art, David Hockney décide très jeune de devenir artiste sans vraiment savoir ce que cela signifiait. Ses œuvres qui ont été réalisées avant 1963 sont généralement peu connues. Pourtant, grâce à certaines, on peut comprendre et découvrir un peu plus le personnage qu’était David Hockney à cette époque. Il se représente ici habillé élégamment mais décontracté, ayant l’air serein, avec des couleurs vives qui nous montre un jeune homme soigné et ouvert d’esprit. La technique utilisée peut rappeler un collage d’enfant s’amusant avec les pages d’un magazine. On pense aussi aux artistes comme Picasso ou Braque qui ont démocratisé la technique du collage au début du XXème siècle. Ici, malgré son jeune âge, Hockney maîtrise parfaitement la technique et réussit à nous transcrire les mouvements et matières de ces différents habits grâce à des papiers choisis, découpés et placés méticuleusement sur le support. Support qui n’est d’ailleurs pas pris au hasard. Hockney n’a pas choisi la feuille de papier journal par hasard car il voulait faire une blague avec le titre. En effet, elle vient du Times qui a pour titre "Textile Trade Improves" ( l’industrie du textile s’améliore ). C’est une référence intentionnelle qui donne à ce portrait un élément ludique caché.
Il se présente au spectateur comme un jeune homme soigné et serein tout en nous montrant son talent pour la technique de papiers collés. Sans oublier la petite touche d’humour bien cachée...


Clément Moinardeau





"BROSSAGE DE DENTS, DÉBUT DE SOIRÉE, 22H"


Cleaning Teeth, Early Evening (10PM) W11, 1962, huile sur toile,  David Hockney


Au Centre Georges Pompidou est exposée la série des Loves painting, regroupant un ensemble de toiles "semies abstraites". Un des tableaux les plus connus de cette série s'intitule Cleaning Teeth, Early Evening (10pm). Sur ce tableau, nous observons deux êtres de forme étrange qui semblent pratiquer une félation mutelle. Un des êtres est attaché au lit retenu par des chaines. Les deux personnages sont reliés par des tubes de dentifrices de la marque Colgate qui suggèrent les organes masculins. Le mot "Colgate" est bien mis en valeur et attire notre attention. Pourquoi afficher cette marque ? Cette marque américaine est très présente à l’époque. Les couleurs du tableau sont bleu, blanc et rouge : elles représentent le contenu du dentifrice. Ce tableau est une espèce d’hallucination publicitaire pour Colgate. David Hockney exprime sa rage. Il veux défendre l’homosexualité en choquant le public. Il confronte le spectateur à la réalité. Il dévoile l’intimité sexuelle en étudiant la notion d’amour et de honte. Les œuvres de Hockney sont telles un journal intime. David Hockeny nous dit « I want my work to be seen ».
À cette époque le Pop Art est en pleine émergence. Dans ce tableau, David Hockney utilise le collage et la peinture. Il joue avec la marque Colgate, mêlant art et publicité triviale. Son style emprunte autant à Jean Dubuffet qu'à Francis Bacon.
Le peintre se passionne pour les magazines américains gays érotiques ou culturistes qui lui servent d’inspiration. Dans ses toiles, on trouve beaucoup de corps dénudés et d’éléments liquides. Ce tableau se différencie des autres, les couleurs sont plus ternes, l’ambiance est plus morbide. Par ses œuvres, Hockney veux donner un autre regard sur l’homosexualité.
Nous pouvons rapprocher ce tableau à un des premiers qu’il exécuta au Royal College of Art intitulé "We Two Boys Together Clinging" (1961). Ici, il voulait casser les codes, détourner les techniques vues en cours dans un geste presque militant et contestataire.


Charlotte Kaplan



"PORTRAIT SURROUNDED BY ARTISTIC DEVICES"


 Portrait Surrounded by Artistic Devices, 1965, Acrylique sur toile, 152,5 x 183 cm, David Hockney

Portrait entouré de trucs artistiques (traduit du titre anglais "Portrait Surrounded by Artistic Devices") est une acrylique sur toile réalisée en 1965 par David Hockney. Quand on observe le tableau, la seule chose que l'on peut conclure objectivement, c'est la présence d'un homme en costume assis au second plan. En effet, il est le seul élément que l'on qualifiera de figuratif sur la toile. Il s'agit du père de l'artiste. Le peintre avait l'habitude de faire, des membres de sa famille, ses modèles. Pour lui, l'être humain peut être employé artistiquement et ainsi se détacher de la théorie. Seulement, son père se retrouve dans une composition dotée d'un espace plutôt vide comme en témoigne la dominance du fond blanc cassé. Des formes sont dissimulées de part et d'autre : un ovale rose au sol à moitié hors-champ depuis le bas du tableau, sur lequel est posée une sorte de fine arche de couleurs chaudes, un amas de formes géométriques au premier plan, d'autres formes moins distinctes posées sur une ligne horizontale au quart supérieur de la composition et un rectangle brun suivi d'une traînée rouge sur la droite.
Hockney a développé durant ses études au Royal College of Art à Londres un questionnement qui constituera une véritable base de travail par la suite : la pertinence de l'art moderne et la préoccupation de trouver l'équilibre entre le figuratif et l'abstrait. Dans Portrait entouré de trucs artistiques, l'artiste rassemble ces ceux domaines de création opposés.
David Hockney était, entre 1965 et 1967, dans une période pendant laquelle il s'est intéressé au minimalisme, et cela se fait ressentir dans ce tableau. Par exemple, les très simples formes à coups de pinceaux créant des formes unies en deux dimensions, les "trucs artistiques" que l'on retrouve autour du sujet assis, font référence à cette abstraction avec un regard critique presque moqueur comme en témoigne l'humour du titre.
D'un point de vue iconographique, la toile d'Hockney n'est pas sans rappeler l'influence de Francis Bacon. Le travail sur les mains de son père, avec comme un flou de mouvement ou encore l'encadrement créé par l'arche sont des éléments que l'on retrouve dans certaines œuvres de Bacon. De plus, les formes géométriques au premier plan font allusion à la vision de la nature prônée par Paul Cézanne qui la traduisait dans une lettre à Emile Bernard par "le cylindre, la sphère et le cône".
L'œuvre,  Portrait entouré de trucs artistiques de David Hockney est  représentative du positionnement de l'artiste par rapport à l'évolution de l'art de son époque, en essayant de trouver son juste milieu entre figuration et abstraction.

Malo Sahores


FARNIENTE AU SOLEIL



Sunbather, 1966, acrylique sur toile, 50x50cm, David Hockney   

Sunbather (bain de soleil) est une œuvre peinte par David Hockney en 1966 au format carré de 50x50cm. Quand Hockney arrive à Los Angeles, il est fasciné par la douceur de vivre Californienne et par les piscines. Hockney réalisa de nombreuses œuvres autour de cette thématique.
L’œuvre se divise en deux parties. Elle est composée de façon  particulière; on aurait pu imaginer que l'axe central soit la délimitation de la piscine. Hockney a décidé de mettre en avant l'eau plutôt que l'homme.
On observe, dans la partie supérieure du tableau, un homme nu allongé sur sa serviette au bord de la piscine. L’homme ne porte pas de vêtement mais laisse apparaitre sur sa peau une marque de bronzage. Son amour pour les hommes et la nudité sont des thèmes récurrents chez Hockney. On remarque que l’œuvre célèbre l’hédonisme du « cool californien » des années 1960. Cet homme semble n’avoir rien à faire et profite tout simplement d’une journée ensoleillée. On retrouve les aplats de couleurs de l’artiste ainsi que les lignes droites qui composent le tableau sur la partie supérieure.
Puis, lorsque l’on baisse notre regard, on peut voir la piscine. David Hockney a utilisé un dégradé de couleurs pour l’eau. Le bleu foncé sur le bord de la piscine passe à un bleu ciel vers le bas du tableau. Cela donne une idée de profondeur et de perspective. On remarque que le peintre a ensuite travaillé sur la représentation des réflets sur l’eau. Les lignes de couleurs jaunes et blanches se déforment donnant à l'eau l'image de la fluidité et de la vivacité. On peut imaginer des formes de vagues abstraites que la lumière reflète. Elles apportent des couleurs claires au tableau et offrent un contraste fort par rapport au bleu de la piscine. 
Hockney représente, ici, une douceur de vivre avec une scène calme et apaisante.  L'homme se repose, il ne pense à rien et laisse le soleil caresser sa peau. On se perd dans cette eau en fixant ces lignes qui deviennent floues . On peut très bien imaginer qu’il s’agit de la scène avant le fameux plongeon «A Bigger Splash ».


Jeanne Perrine

BIGGER SPLASH


A Bigger Splash, 1968, acrylique sur toile, 242,5 x 243,9 cm, David Hockney


Sur la toile est représenté un lieu de résidence californien. Une villa très moderne, basse et vitrée, à coté de laquelle se dresse deux palmiers. Un soleil éblouissant et un espace construit avec très peu de végétation. Sur la terrasse, un fauteuil de producteur hollywoodien et bien évidement : une piscine. Le tableau est construit exclusivement de lignes verticales et horizontales strictes. Le plongeoir jaillissant en diagonale depuis le coin droit de la toile permet au spectateur d’entrer dans le paysage du tableau. On retrouve de grands aplats de couleurs parfaitement lisses. L’éclaboussure centrale est le seul élément peint qui déroge à la rigueur de la composition. Son dynamisme contraste fortement avec la géométrie statique du tableau. La couleur la plus présente dans la toile est le bleu de l’eau et du ciel. Les autres teintes sont pâles. Le soleil est à son zénith. Le paysage parait paisible, comme inanimé. Mais une présence humaine est suggérée par l’éclaboussure, un homme vient de sauter dans la piscine. Le temps est comme figé à cet instant précis. « J’aime l’idée de peindre cette chose qui ne dure que deux secondes : il me faut deux semaines pour peindre un événement qui ne dure que deux secondes. » David Hockney trouve son inspiration dans un magazine sur les piscines. Il observe des photos d’éclaboussures, et il tente alors de représenter cet instant à travers la peinture. L’atmosphère de la scène est froide, l’absence de personnage et le fauteuil vide sur la terrasse transmettent un sentiment de vide, de solitude…

Romane Caudullo




"SAVINGS AND LOAN BUILDINGS"

 Savings and loan buildings, 1967, acrylique sur toile, 121,9 x 121,9 cm, David Hockney

Le tableau Savings and loan buildings ci-dessus a été peint par David Hockney en 1967, la même année que Bigger Splash, fameux tableau s’ancrant dans le thème récurrent de la piscine. Le format de l’œuvre est original puisqu’il s’agit d’un carré, 121,9 cm par 121,9 cm.
Ce qui marque directement, c’est l’aspect rigoureux et très organisé du tableau. L’immeuble, qui est le principal sujet, est tout ce qu’il y a de plus basique. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune fioriture ni fantaisie, presque à rapprocher avec un tableau de Mondrian. Il est construit d’une forme basique (un rectangle) et possède de minuscules fenêtres tout au long de sa façade. On peut remarquer un jeu de reflet rendu grâce aux nuances de marron/beige/bleu.
Ce qui vient casser l’esprit très structuré du tableau, ce sont ces trois palmiers, de tailles différentes et d’aspects distincts.
Concernant le fond, là encore, tout ce qu’il y a de plus simple : un aplat bleu. Ce dernier est uni, à part les quelques dégradés des contours. David Hockney a choisi une couleur plutôt vive et fraîche qui nous indique un ciel plat et uniforme comme un monochrome.
Savings and loan buildings joue sur une opposition formelle, opposant rigidité et ordre de la géométrie à l’informe des végétaux.
Le style est moderne et minimaliste. (Il se rapprocherait presque d’un graphisme très actuel). En effet, Hockney se joue des principes formalistes du minimalisme de l’époque. Lors de l’exposition des peintures de David Hockney en 1969, Clément Greenberg, critique d’art américain, ne craint pas de déclarer qu’il est scandaleux d’exposer de telles œuvres. Il ne faut pas oublier que Hockney est anglais et qu'il possède cet humour ironique qui met à mal les théories parfois sclérosantes de l'art.


Eugénie Le Mauff



"MR AND MRS CLARK AND PERCY"

Mr and Mrs Clark and Percy, 1970-1971, acrylique sur toile, 213,5x305cm, David Hockney


Mr and Mrs Clark and Percy est une peinture à l’acrylique de l’artiste David Hockney réalisée entre 1970 et 1971. Il s’agit d’un portrait de couple, représentant Ossie Clark et Celia Birtwell.
A partir des années 70, Hockney se lance dans la représentation de couples d’amis comme en témoigne ce tableau. Ossie Clark et Celia Birtwell sont des amis proches de David Hockney.  Ils se sont mariés en 1969 et David Hockney était leur témoin. Ossie Clarck était créateur de mode et Celia Birtwell était créatrice et designer textile. On peut dire qu’elle a été une véritable muse pour l’artiste.
Hockney a peint cette toile entre 1970 et 1971. Pour réaliser cette toile, il a demandé au couple de poser à plusieurs reprises et il a également réalisé des photographies pour ensuite retravailler les détails dans son atelier. David Hockney, a choisi de les représenter dans un environnement domestique, la chambre de leur appartement à Londres (Notting Hill Gate). La composition est à la fois très réaliste et très simplifiée.
Il y a dans ce tableau plusieurs éléments inhabituelles. Tout d’abord Hockney casse les codes de représentation classique des couples. Effectivement, il est courant que l’homme soit représenté debout et la femme assise à côté de son mari (plus soumise). Or ici, Celia Birtwell est debout, droite et elle domine la scène tandis que son mari est assis sur une chaise et a une attitude plus lascive. En outre les couples sont souvent représentés comme une unité, plus « proches ». Dans cette œuvre Hockney a installé une distance entre le couple, ils sont divisés par les verticales de la fenêtre. Cette composition créée une tension entre les deux personnages mais elle montre aussi l’indépendance des époux.
Ensuite, le travail de la lumière est inhabituel. La source de lumière est derrière les personnages ce qui créer un contre-jour. Le caractère clair de la scène apporte quelque chose de paisible, presque surnaturel à une scène de vie qui est pourtant plutôt banale. Le fait que les persiennes soient à mi-closes permet d’avoir une lumière assez forte mais aussi diffuse. De plus, la lumière accentue la distance entre les personnages et elle permet également un travail de couleur très intéressant. L’artiste utilise des teintes pastel. Le coloris, mais aussi les objets comme la chaise de style Bauhaus, le tapis, la lampe sont comme des « emblèmes » de cette époque et renforcent l’atmosphère des années 70.
Enfin, les regards des personnages sont surprenants, ils regardent directement le peintre et le spectateur, ce qui est plutôt atypique. Lorsque le spectateur regarde la toile d’un point de vue central il se trouve au milieu du couple et il est fixé par leurs regards. En tant que spectateur on se sent comme intégrer dans leur relation, presque « voyeur » de leur quotidien.
Et puis, il y a le chat sur les genoux de Ossie Clark. C’est un élément qui surprend un peu. Il accroche le regard car il est tout blanc et dans la lumière. Il a inspiré le titre de ce tableau "Percy" (en vérité il s’appelait Blanche et Percy était le nom du deuxième chat de Celia Birtwell mais Hockney trouvait que Percy faisait un meilleur titre.)


Lorenn Furic 

PORTRAIT OF AN ARTIST

Les piscines de David Hockney se nourrissent de l’imaginaire collectif créant un œuvre aussi hypnotique qu’agitée. Portrait of an artist ne déroge pas à cette règle mais il est intéressant d’en apprendre davantage afin de constater le travail étonnant mis en œuvre dans cette peinture.


Portrait of an Artist (Pool which two Figures) - 1972 - Acrylique sur toile - 213.5 / 305cm
Sur cette toile, un homme vêtu d’une veste rose "s’abîme dans la contemplation d’un nageur qui avance dans sa direction". Les deux personnages, ancrés dans un décor mélangeant perspectives rigoureuses et corps souples, légèreté et profondeur, fond et forme, semblent déconnectés l’un de l’autre. Cette situation où ces deux entités paraissent individuelles, autonomes, trahie étonnamment une dépendance d’un personnage à un autre. Le regard plongeant du personnage debout, suivi par l’arrête de la montagne à droite, est interrompu par l’arrête de gauche. Ce chevauchement montre l’habilité qu’a Hockney pour figurer deux concepts antinomiques : dépendance et liberté. Cette dualité démente se retrouve peut-être encore dans la représentation de l’eau, à mi-chemin entre abstraction et figuration, où le corps du nageur se trouve complètement déformé et où le spectateur se demande s’il s’agit plus d’une représentation fidèle de la réalité ou bien d’une composition sans réelles formes laissant alors le spectateur reconstruire l’image qui lui semble être la plus probable.
Ce tableau entrepris en Octobre 1971, moment où l’artiste met fin à sa relation avec Pieter Schlesinger, est né d’une juxtaposition fortuite de deux personnages, photographiés à deux époques différentes, dans son atelier. Passé une série de voyage autour du globe, il décide de rejouer fin avril 1972 ce jeu de photographie où cette fois-ci son assistant interprète le rôle du nageur et où Hockney utilise une photo de son ex-amant Pieter Schlesinger dans un parc vêtu de la dite chemise rose. Quant à l’arrière plan il est issu d’un paysage du Sud de la France où l’artiste séjourna quelques jours durant ses voyages : Le Nil-du-Duc.
« Je dois avouer que j’ai aimé travailler sur cette peinture, travaillant avec tellement d’intensité, c’était extraordinairement bon de le faire, vraiment palpitant ».
Ainsi, Hockney crée de toute pièce une situation qui nous conduit au plus profond de son "moi" intime ; il invente un souvenir, une pièce dramatique. Et cette intimité nous parait si familière tant par l’expression du passage du temps et de la durée vécus que par la quiétude et la sérénité qui s’en dégagent. Enfin, comme une signature, l’artiste pose son regard défiant contre les tabous de la société de l’époque en créant avec délicatesse une certaine tension érotique édifiée par ces édifiantes images phalliques que sont ces deux sapins, disposés à se regarder pour l’éternité.
Portrait of an artist, aux couleurs acidulées et généreuses, rappelle le goût des bonbons à la menthe : un courant d’air frais et un souvenir d’été.

Marin Chomienne



UN ARTISTE QUI AIME EXPERIMENTER DE NOUVEAUX PROCÉDÉS : LE PAPIER TEINTÉ DANS LA MASSE 

David Hockney créant un de ses Paper Pool
L’œuvre de David Hockney était sous considérée par ses contemporains, qui jugeaient ses peintures non conforme aux courants majeurs de l’époque, notamment l’abstraction ou le minimalisme. Pourtant, nous pouvons voir que la technique qu’il emploie pour la série des Paper Pool est bien particulière et novatrice dans le domaine de la peinture. En effet, cette technique n’est autre que le papier teinté dans la masse, c’est à dire un papier teinté dans toute son épaisseur, qu'il découvre dans les œuvres récentes de Ellsworth Kelly Kenneth Noland, représentants du minimalisme.
La méthode consistait à appliquer une épaisse couche de pâte à papier mélangé avec des couleurs et de la disposer dans des moules fait au préalable, puis à presser son contenu avec, dans le cas de David Hockney, une presse hydraulique. C’est en tout 29 "Impressions" qu’il aura produit avec cette technique. Ce que recherche finalement l’artiste, dans la continuité de ce qu’il a produit jusqu’ici, c'est de représenter au mieux le miroitement et la profondeur de l’eau. La technique du papier teinté dans la masse se présentait donc comme une technique particulièrement intéressante pour l’artiste, dans la mesure où elle fait mieux ressortir les couleurs qui font corps avec le papier, ce qui retranscrit au mieux les reflets de l’eau. Selon lui, le spectateur se trouve alors immergé dans l’œuvre. De plus, le résultat qu’apporte cette technique le rapproche des recherches de ses contemporains dans la mesure ou, plutôt que d’avoir un style assez réaliste ou des peintures créées à partir de photographies tel qu’il le faisait auparavant, le force à simplifier considérablement ses œuvres.
Schwimmbad Mitternacht, une des 29 œuvres produites selon le procédé du papier teinté dans la masse et appartenant à la série des Paper Pools
 se compose en 6 feuilles accolées les unes aux autres. Les formes sont simplifiées, les couleurs prennent de la densité, avec des dégradés  dues à l’infiltration de l’eau mélangeant des bleus différents apposés dans un même moule. Ceci donne la sensation que ce qui se trouve devant nos yeux est fluide, comme si la peinture n’avait pas séchée. Ce dégradé fait que l’eau de la piscine est l’endroit le plus clair de l’œuvre, attirant immédiatement notre regard. Le plongeoir figurant devant le spectateur ne fait qu’accentuer cette envie de plonger dans l’eau de cette piscine, dans la couleur, dans le papier.
Schwimmbad Mitternacht (Paper Pool 11), 1978, papier coloré maché, 182,80 x 215,90cm, David Hockney
Virginie Lelièvre


OUVREZ LES YEUX ! ÇA TOURNE.

David Hockney - Billy + Audrey Wilder, Los Angeles, avril 1982, 1982. Composit polaroid, 117 X 112cm 

Les années 1980 marquent pour David Hockney le début de ses œuvres photographiques qu'il nomme photocollages et Polaroïds composites. Composites car ils sont constitués d'une multitude - ici d'une centaine - de polaroïds mis côte à côte pour reconstituer une image. Celui-ci réalisé en 1982 représente le directeur de film et metteur en scène Billy Wilder, tenant sa caméra, à côté de sa première femme Audrey Young.
L'assemblage obtenu nous donne l’illusion d’une représentation du réel alors que ces images prises séparément ne portent aucun sens. David Hockney va par ailleurs utiliser différents angles de prise ce qui apporte plusieurs points de vue au sein de l’image finale. Il s'inspire de toute évidence des peintres cubistes tels que Braque ou Picasso pour qui le traitement du volume en deux dimensions est essentiel. Cela devient donc une déconstruction de ce que nous pensons percevoir au quotidien. La combinaison de ces éléments techniques peut se référer à la façon dont l’œil humain, en mouvement permanent, décompose le monde extérieur pour être ensuite reconstitué par le cerveau via un assemblage d’informations. C’est ainsi une description assez fidèle de comment nous percevons l’espace avant tout travail cérébral.​ « Hockney plaide par ailleurs pour une vision latérale, périphérique, celle qui balayant le visible comme un scanner saccadé, s’oblige constamment à le rapiécer, le rentoiler, le recomposer » (« David Hockney, Espace, Paysage », Edition Paris, Centre Pompidou, 1999). D'un point de vue plus sensible, le traitement de l'image par les polaroïds composites dynamise et révèle le mouvement de l’action. On sent alors qu'il existe un jeu entre le couple et le photographe. Le visage d'Audrey constitue le point d'entrée de l'œuvre et son regard nous renvoie indiscutablement à son mari en plein tournage de la scène du photographe en action. C'est donc un jeu de regard qui contribue également à la dynamisation de l'action présentée. Il est aussi question d'intimité entre les protagonistes car le couple Wilder et David Hockney était proche. Ce polaroïd composite a été réalisé lors d'un dîner chez les Wilder. Cette composition de polaroïds, photographies instantanées, fait donc sens dans ce contexte de réunion amicale et informelle.
Ainsi, au delà du simple esthétisme de son oeuvre, tant traité par la technique que par la lumière et les drapés, David Hockney partage avec simplicité un moment intime et une approche peu commune de la perception de notre environnement que je trouve pour ma part très touchante.


Sixtine Puthod  

BIGGER TREES NEAR WARTER 



BIGGER TREES NEAR WARTER, 2007, huile sur toile, 460 cm × 1220 cm, David Hockney





C’est à partir de 2004 que David Hockney réinvestit les paysages du Yorkshire de son enfance en se penchant sur les technologies modernes de l’image. Bigger Trees Near Warter a été réalisé en 2007 durant une période de six semaines en mars : "La peinture devait être faite d'un seul coup. Une fois que j'ai commencé, j'ai dû continuer jusqu'à ce qu'elle soit terminée, le délai était l'arrivée du printemps, (…) le motif est une chose en hiver, mais en été, c'est une masse solide de feuillage. Donc vous ne pouvez pas voir à l'intérieur et ce n'est pas aussi intéressant pour moi. ", explique Hockney.
 Il a décidé de réaliser son tableau juste avant l'arrivée du printemps lorsque les arbres produisent leurs premières feuilles.
Au premier plan, peu profond, on observe un bosquet de grands arbres et de premières jonquilles qui se dressent sur un terrain légèrement arboré. Un grand sycomore est la pièce centrale de la composition. Un autre bosquet plus dense, peint en tons rosés, est visible en arrière-plan. Une route à l'extrême gauche et deux bâtiments à droite de la composition offrent des signes d'habitation humaine. La vaste zone supérieure de la peinture est dominée par le motif complexe mais rigoureux créé par les branches des arbres.
 Ce tableau est composé de cinquante panneaux constituant un rectangle d’une douzaine de mètres de long par quatre et demi de haut. 
Pour le réaliser, le peintre est venu repérer les lieux en réalisant un croquis pour construire son œuvre. Il l’a peinte dans un premier temps à l’air libre en six semaines. Par la suite l’artiste a utilisé la technologie numérique pour compléter sa peinture en créant une mosaïque informatique de l'ensemble, lui permettant de « prendre du recul » et de voir son œuvre dans son intégralité. Dans ce travail, il a habilement uni la tradition de la peinture en plein air avec la technologie numérique sur une échelle monumentale. En alliant son savoir-faire et les technologies modernes, David Hockney a su réinventer et revisiter sa peinture. 

Aujourd’hui cette œuvre reste la plus importante de David Hockney.

Bastien Lafont

IPAD PAINTINGS

Ipads Paintings, David Hockney 

Polaroïds pour la série Polaroid composit", imprimantes pour la série Hand made Prints, caméras multiples pour The Four Seasons... On ne compte plus la richesse des médias utilisés par David Hockney pour créer. 
La découverte d'un nouveau support. En 2008, l'artiste prolifique expérimente un nouveau média de création : la peinture numérique. D'abord sur son iPhone, puis rapidement sur iPad, armé de l'application "Brushes", il crée une série de peintures aux couleurs vives. Cette technique apporte de nouvelles possibilités de création et une approche qui se détache de la matière. Hockney affirme d'ailleurs "Avec l'iPad, mes mains sont toujours propres, mais je garde ce réflexe de vouloir les essuyer sur ma veste"
Un média de création riche. Hockney fait part des nombreux avantages de cette technique. Les couleurs sont créées très rapidement, elles ne demandent pas de séchages et de nombreux outils sont disponibles pour les appliquer. Autre avantage de poids : celui de l'iPad. Petit, léger et réactif, il peut être emmené n'importe où et ne nécessite pas de préparation. Les créations sont ainsi allégées d'une nécessité matérielle qui ralentit le processus : "Nous pouvons constituer une couleur à partir d'une autre et pouvons travailler très vite. C'est quelque chose qui intéresse vivement tout dessinateur", affirme l'artiste. 
Une nouvelle appréhension de l'œuvre. Les créations de la série Yosemite n'ont pas de nom, Ces "toiles" numériques proposent ainsi une nouvelle vision de l'œuvre, immatérielle et sans valeur financière. L'artiste les envoie directement à ses proches, par message ou par mail. C'est aussi une remise en question du marché de l'art et des spéculations faites sur des oeuvres d'artistes cotés.
La légitimité de l'art digital. Déjà exploité par de nombreux artistes, l'art digital se répand depuis quatre décennies, mais la pratique de cet art par un peintre de renom comme Hockney lui donne une certaine légitimité. 
Des oeuvres d'une grande richesse picturale. Portraits, natures mortes ou paysages, les créations de Hockney restent numériques, ou sont imprimées dans le cadre d'expositions. La palette de couleurs est large et très vive, presque phosphorescente. L'artiste, connu pour son traitement des couleurs particulier, propose une nouvelle atmosphère en peignant des sols violets, des arbres bleus, des végétations oranges... La lumière, parfois brumeuse, parfois scintillante, est remarquable par son traitement particulier : sa place est primordiale dans cette série de peintures. Les compositions sont foisonnantes, avec souvent une végétation dense, et un travail sur des axes forts et verticaux (sentiers et arbres). Les formats ne se limitent pas à celui proposé par l'écran de l'iPad, et Hockney crée la plupart du temps de grands panoramiques horizontaux. Les cadrages, toujours frontaux, retranscrivent fidèlement la vision de l'artiste et permettent une immersion plus profonde dans les oeuvres.

Louis Richard Marshall 

THE FOUR SEASONS, WOLDGATE WOODS
(Spring 2011, Summer 2010, Autumn 2010, Winter 2010)

David Hockney -  The Four Seasons, Woodgate Woods, printemps 2011, été 2010, automne 2010, hiver 2010 (36 vidéos) 
205,70 x 364,40 cm
C'est avec neuf caméras grand angle HD que David Hockney et son équipe ont documenté les saisons changeantes avec une précision minutieuse, capturant et collant chaque décalage de lumière. C'est la meilleure chose à faire pour parcourir les forêts vous-même au travers des outils digitaux.
L'installation montre les arbres et les aubépines de son Woldgate natal ainsi qu'un paysage plus que sublime au travers de la haute définition. Grâce à cet ingénieux système, l'artiste nous immerge dans un monde où la limite temporelle n'existe plus, où nous sommes plongés au cœur même de 4 saisons en un instant. C'est là qu'est toute la beauté et le sens de l'œuvre de l'auteur.
"Tout comme les gens, les arbres sont des individus."David Hockney
Le travail est présenté sur des groupes d'écrans (9 pour être précis) sur quatre murs. Chaque écran diffuse une image-fragment du paysage. La vision de l'ensemble construit une image multiple, fractionnée, proposant plusieurs points de vue pouvant faire penser  aux recherches cubistes. Les images sur chaque groupe d'écrans ont été créées à l'aide de neuf caméras vidéo haute définition montées sur une grille sur-mesure attachée à la
voiture d'Hockney. Les caméras ont enregistré simultanément alors que le conducteur roule lentement sur un même chemin du Yorkshire au printemps, en été, en automne et en hiver. Aucune des couleurs de la célèbre palette de Hockney n'est visible (couleurs vives, tout particulièrement le bleu et le vert).
The Four Seasons, Woldgate Woods, un dispositif vidéo à couper le souffle révélant les 4 saisons d'un même paysage du Yorkshire natal de Hockney
Anthony Ménégon​

A BIGGER SPLASH LE FILM 

Affiche du film A Bigger Splash

Réalisé en 1974 par Jack Hazan, A Bigger Splash retrace le portrait du peintre David Hockney sous la forme d’un biopic mêlant à la fois fiction et réalité. Présenté la même année au Festival de Cannes, il recevra ensuite le Léopard d’argent au festival Locarno. Figure clé des années 70-80 grâce à son engagement dans le Pop Art et dans la cause gay, David Hockney est un artiste britannique à la fois peintre, dessinateur, graveur et décorateur qui fait partie des peintres britannique les plus influents du XXème siècle. 
Ce film met en lumière un moment de la vie du peintre : sa rupture avec son amant Peter Scheslinger et les conséquences de celle-ci sur la création d’une toile qui s’intitule Portrait of an Artist. Il nous révèle les différents liens qu’entretient le peintre, que ce soit dans sa vie amicale, amoureuse ou encore professionnelle. Hormis quelques scènes qui se déroulent explicitement dans un rêve, il est difficile de dissocier le vrai du faux. En effet, initialement conçu sur le travail de l’artiste, sa vie intime est entièrement intégrée.
A Bigger Splash permet de comprendre l’impact de la séparation du peintre avec son amant.
Comme le dit un de ses amis: « Quand l'amour tourne mal, il n'y a pas que les amants qui souffrent ». Cette phrase reflète les différents chocs provoqués qui gravitent autour du peintre et la difficulté rencontrée à produire des œuvres pour sa prochaine exposition.
Le spectateur est immergé dans l’univers de artiste grâce au côté réel donné par la juxtaposition des personnes réelles et des rôles présents dans le film formant ainsi un double portrait. S’ajoute à cela l’alternance entre moment de silence et la musique conçue par le musicien Patrick Gowers : musique mélancolique qui accompagne l’artiste dans la douleur et la tristesse.
Devenu en 1974 un film culte pour la culture et la communauté gay, le film n’hésite pas à mettre en avant des scènes explicites entre deux hommes et y présente sans tabous un sujet sensible pour l’époque : l’homosexualité. Il expose volontairement la relation entre David Hockney et Peter Schlesinger afin de faire sauter les tabous.
Malheureusement, c’est à cause des nus masculins et des scènes soi-disant « gênantes » qu’il sera censuré, notamment en Grande Bretagne, et, ce n’est que sous la pression des critiques, qu’il obtient, en 2002, le visa tout public.
Cette œuvre traverse le temps en questionnant le spectateur sur différents sujets qui aujourd’hui sont toujours d’actualité. Il interroge la place de la peinture dans la société mais également le sens de la vie, comment lier des relations intimes et sociales?
C’est un film contemporain à la fois touchant, fin, et admirable.

Lucile Artignan



vendredi 28 avril 2017

Oeuvres bouleversantes

Une œuvre d’art peut-être un objet physique, esthétique, une action, un environnement.  La force d’une œuvre, c’est de marquer le visiteur, de tout remettre en question, de faire bouger les choses, d'ouvrir des perspectives, de faire vivre un expérience…. L’œuvre n’est pas créée pour plaire ou ne pas plaire, elle peut laisser indifférent ou bouleverser. Quelle soit spectaculaire ou conceptuelle une œuvre peut toucher de façon différente un spectateur, jusqu'à le bouleverser. Dans ce dossier, les étudiants ont choisi de présenter une oeuvre qui les a bouleversés, marqués…
Irmak et Pauline

Engagement - Résistance

Family Tree - Zhang Huan

Caractères d'artiste
"Je recherche la nature humaine, la vie, la mort, la maladie, tous les sentiments et les désirs humains. Il y a quelque chose à la fois d’universel et de contextuel dans ce que je raconte depuis toujours."
Il y a bien un rapport à l’universel dans Family Tree. Zhang Huan, artiste originaire de Chine émigre aux Etats Unis en 1998 alors que son oeuvre n’est pas toléré dans son pays natal. Deux ans plus tard, il livre la série Family Tree, une série de neufs photographies.
Zhang Huan est un artiste habitué aux performance dont il fait l’expérience dès ses débuts avec le groupe East Village.
Family Tree est une performance retranscrite par la photo. Durant celle-ci, trois calligraphes écrivent divers textes, phrases… sur le visage de l’artiste qui finit par être entièrement recouvert de noir. Ces textes écrit en caractères chinois parlent de son passé, de ses ancêtres… en bref de sa culture d’origine.
La dernière photo, dans laquelle le visage disparaît derrière les caractère est forte de sens : l’homme semble étouffé par son passé, plombé par une culture qui le méprise et le censure.
Son identité se résume à son seul déterminisme (culturel et familial) et il ne reste plus qu’un être sans personnalité.
Telles des cicatrices, les mots révèlent les douleurs vécues et une époque sanglante, humiliante, faite d’interdits, de conditions de vie misérables.
Toutefois, on peut proposer une seconde interprétation à la performance.
Aujourd’hui l’artiste est retourné vivre en Chine, renouer les liens avec ce pays qui constitue une part importante de son identité. En 2000, alors qu’il venait de s’exiler, Zhang Huan a pu ressentir le besoin de proclamer cette identité, de montrer ses origines : il affiche stoïquement son appartenance à la Chine en la marquant sur son propre corps.
Aujourd’hui, alors que les Chinois adoptent des noms occidentaux et se débrident les yeux, l’oeuvre prend une toute nouvelle posture : l’identité par la résistance...
Tassia Konstantinidi

Faire des armes de mes larmes

“Gun for firing my tears”, Yi-Fei Chen

Yi-Fei Chen nous fait voyager à travers l’univers de objets métaphores, en particulier dans sonœuvre Gun to firing tears.
Ce projet consiste à recueillir des larmes, les geler puis les projeter sur des personnes qui vous ont offensé au fait du mal. Un réservoir en silicone sert de réceptacle pour recevoir les larmes puis elles sont amenées jusqu’au ballon métallique où elles peuvent être gelées, puis projetées.
À travers cet objet, Yi-Fei Chen traduit le mal et les pressions ressentis dans le domaine des études et du travail qui se révèlent être parfois insupportables

Répulsion

 « Cheval de Bataille » Maya Bosch et Régis Golay
C’est à Genève (29 mars / 4 avril 2013) que fut exposée une installation bouleversante. La metteur en scène Maya Bosch et le photographe Régis Golay ont installé le corps empaillé d’un cheval mort dans ce qui est désormais une mini-galerie mais qui était auparavant la salle d’attente d’un arrêt de tram au Rond-Point de Plainpalais. En plein centre ville, et exposé à la vue de tous, ce corps inanimé a généré de nombreuses réactions parmi les passants.
Il s’agit en fait d’un élément de décor d’une pièce mise en scène par Maya Bosch en 2005, le cheval était suspendu à un globe terrestre. « Cheval de Bataille » a créé une polémique telle, que l’équipe de Zabriskie, en charge de cette mini-galerie, a décidé de fermer de façon définitive l’exposition.
Le cheval était suspendu par deux lanières. Seulement, celle située au niveau de l’arrière train de l’animal a cédé sous son poids ce qui donnait à voir une scène assez dramatique. La bête était alors pendue par le cou, la patte arrière comme cassée.
Pour les artistes, le but n’était pas de choquer mais bien d’interpeller les gens sur certains problèmes que nous rencontrons dans la société actuelle.
Pour eux, Cheval de Bataille symbolise « toutes les batailles déchues - les grandes et les petites - surtout celles qui demeurent dans l’invisible, cachées dans les rues, derrière les fenêtres closes, dans les cœurs des humains. »
Ils ont donc décidé d’amener l’art là où les gens ne s’y attendent pas pour créer le débat.
Lors d’une interview Maya Bosch rappelle que « l’artiste est là pour pousser les gens à se poser des questions et à arrêter d’avaler tout ce que les médias nous servent ». « L’équidé représente alors une culture en difficulté qu’on se doit de défendre.»
Hermeline DUCHEMIN

Séduction/Répulsion

Bar à oranges - Michel Blazy
Michel Blazy concentre son travail sur des installations éphémères souvent composées de matériaux périssables. Sa production la plus marquante reste le Bar à oranges. l’installation est en fait composée de peaux d’oranges empilées les unes sur les autres sur un plateau. L’installation est même interactive, puisque chaque visiteur vient lui-même presser son orange et placer l’écorce sur les oranges précédentes.
Ainsi, on observe une décomposition de la matière venant du bas de la pile et qui fait lentement sa progression. La nuance des couleurs allant de l’orange au gris-vert, montre l’action du temps et l’évolution de la moisissure, créant alors presque un motif aléatoire. C’est l’effet de décomposition qui va agir seul sur l’oeuvre sans nécessiter l’intervention de l’artiste.
Louise Peyon

L'attirance du danger

© Marco Evaristti, Helena, 2000

Question de vie ou de mort.
L’éthique a toujours été sujet à polémique. Marco Evaristti s'en amuse dans son oeuvre, une installation controversée et controversable. Provoquer le pouvoir de décision et de libre arbitre du public c’est ce qu’a réussi à faire cet artiste dans Héléna. La recette est plutôt naïve quoique efficace : placez un poisson rouge dans un mixeur, branchez le, n’appuyez SURTOUT PAS sur le bouton, répétez l’opération plusieurs fois et laissez agir. Le tout donne une bonne dose de provocation à l’égard des visiteurs et des amoureux des animaux, ainsi qu’un bon coup de pub pour l’artiste et les musées ayant accueillis son travail. Car au final, deux poissons n’ont pas survécu à l’épreuve du mixeur (#RIP). De cette installation nous pouvons avoir deux visions. Celle de la métaphore créée par l’artiste, c’est à dire le poisson (nous) se faisant réduire en bouillie par un Moulinex (la société de consommation). Mais mise à part l’emprise des grands groupes industriels sur l’humain, cette "expérience" révèle également la structure de notre société contemporaine. Marco Evaristti, met en exergue 3 catégories : les "stupides", ceux qui vont mettre en marche le mixeur (heureusement pour nous, ils sont minoritaires), les "curieux", ceux qui ne vont pas appuyer sur le bouton mais qui restent à l’affût de celui ou celle qui osera le faire, et les « protestataires", ceux qui s’opposent. Cependant, après le meurtre d’un poisson rouge, les curieux et les protestataires s’allient pour juger le coupable qui est souvent confondu avec l’artiste. En soit, l’artiste n’a rien fait de mal. Il a, certes, créé une situation dangereuse en apportant aux visiteurs les éléments nécessaires au crime mais n’a pas compromis la vie des poissons. Ainsi, c’est d’une part les limites de l’art qui sont remises en question. Et d’un autre côté, ce sont les notions de cruauté et de justice qui sont soulignés par l’artiste qui subit, à ses dépens, la stigmatisation de l’opinion publique. Mais en définitif, c’est Moulinex qui aura le dernier mot en affirmant que les poissons n’avaient pas souffert grâce à la puissance de leurs mixeurs : Business is Business…
Julien COUGNAUD

La force de la Révolte

© Mathieu Pernot
Quoi de mieux que l’art pour nous bouleverser, nous perturber, nous déranger…? L’œuvre qui m’a le plus marquée est celle de Mathieu Pernot, « Migrants ». Cette œuvre m’a bouleversée et m’a touchée dans mon petit confort d’une manière silencieuse mais presque vicieuse.
Mathieu Pernot nous présente des réfugiés qui fuient la misère et qui vivent dans des conditions inhumaines dans nos pays. Ce n’est pas de manière anodine que l’artiste met l’amateur d’art en face d’une réalité quotidienne, souvent occultée. Il dénonce la condition des réfugiés en mettant en lumière leurs corps, dormant dans la rue sous des draps. Mathieu Pernot nous oblige à ouvrir les yeux face à ces corps que nous ne voulons pas voir, que nous fuyions parce qu’ils nous mettent mal à l’aise. Il use de son talent pour mettre en premier plan des choses difficiles à regarder. Il met en œuvre des situations désagréables que personne ne peut regarder sans se poser des questions sur le monde et nos attitudes. Ses photos essaient de susciter une réaction de la part du spectateur. On a l’impression de se retrouver face à des cadavres ; ces « corps morts », que l’on rencontre dans nos villes et qui nous font changer de trottoir pour ne pas à avoir à affronter cette triste réalité que l’on a toujours évitée pour ne pas trop y penser. Avec ses photos, les migrants se trouvent là, en face de nous, silencieux, invisibles et anonymes. Mathieu Pernot dénonce des problèmes actuels et les place au centre de l’art.
Camille Metayer

La beauté de l’engagement

Missa - Dominique Blain - 1992
«Quand je suis entré dans la salle, j'ai entendu le bruit des bottes.»
Missa est une œuvre troublante. Une centaine de paires de bottes militaires noires, toutes dirigées vers un seul et même point. Chacune est suspendue par un fil sombre à une structure elle-même suspendue au plafond. L'artiste, Dominique Blain, a surélevé une botte sur deux (la droite) pour renforcer une idée de marche mécanique.
La disposition de ces chaussures (chaque paire étant parfaitement alignée et cohérente dans son mouvement) laisse transparaître une image froide et angoissante. Elle illustre parfaitement les parades militaires. Dominique Blain est une artiste engagée pour la paix. La symbolique de son oeuvre est très puissante, de nombreux thèmes sombres en ressortent : les guerres, le fascisme, les violences entre les États, les dictatures, les destructions provenant d'idéologies politiques ou religieuses qui mettent à mal la liberté, la pensée et la démocratie. Les fils noirs illustrent le fait que les soldats sont les marionnettes d'idéologies et d'un pouvoir supérieur néfaste.
L'œuvre ayant été réalisée en 1992, 3 ans après la chute du mur de Berlin, elle est encore aujourd'hui d'actualité. L'impact que représente Missa atteint de nombreuses personnes, pays et évènements.
«Malheureusement, elle est encore très pertinente quand on voit ce qui se passe en Syrie ou ailleurs dans le monde. Nous ici, on n'a souvent aucune idée de ce qu'est un régime militaire ou la guerre. La semaine dernière, j'entendais une Iranienne à Radio-Canada qui disait qu'il valait mieux le pire des dictateurs qu'une guerre. Parce qu'elle a connu la guerre en Iran et quand on y pense, c'est une alternative affreuse.» - Dominique Blain
Missa est une œuvre puissante, culturellement et politiquement parlant, évoquant la terreur et la discipline militaire.
Clara Chanteloup

Funeste

« Schalechet » (feuilles mortes en hébreu) de Menashe Kadishman. ©MarcFray 
« Les moutons sont une partie de moi » - Menashe Kadishman
Au bout de cet axe, une porte, noire. Derrière cette porte, une tour de béton plongée dans la pénombre, vide, la tour de l’holocauste. Une pièce noire et vide ouvrant sur un vide, seule source de lumière.
Dans la conception du musée Juif de Berlin, l’architecte Daniel Libeskind a situé la tour de l’holocauste à l’extérieur du bâtiment, on y accède uniquement par le sous-terrain.
Cette pièce symbolise la perte d’humanité et évoque une tombe.
La question centrale était de savoir comment illustrer la mémoire de l'Holocauste. L'architecte a décidé, à sa manière, de la commémorer par le vide et le silence.
Menashe Kadishman est un sculpteur Israélien. Avant d’étudier à l’école d’art de Saint-Martin à Londres, il était berger à Tel Aviv. Cette période de sa vie a eu une grande influence au niveau de son art. En effet, le mouton, celui qu'il gardait lorsqu'il était jeune homme, est un élément central de son œuvre : de celui sacrifié par Abraham dans la Bible, à ceux amenés à l'abattoir, en écho à la tragédie de l’Holocauste.
L’installation Schalechet (feuilles mortes en hébreu) de Menashe Kadishman occupe l’une des salles laissées vides par l’architecte - les « Voids » qui évoquent le vide laissé par l’Holocauste en Allemagne. Au sol, se trouvent 10 000 visages en acier, à l’expression torturée. Les visiteurs sont invités à déambuler sur ces rondelles comme on marche sur des feuilles mortes à l’automne. Il est mal aisé de marcher sur ces plaquettes de fer qui produisent sous les pas un bruit métallique et désagréable. C’est une expérience à la fois émotive, visuelle et auditive que propose cette installation. Le mémorial évoque l’horreur de la Shoah, la souffrance qu’elle a engendré et ses milliers de morts.
Après chaque exposition, certaines images restent avec vous. Shalechet était une expérience physique pour moi comme peu d'autres ont été, les épaules lourdes et les jambes tremblantes sur ce sol instable. Ses visages de fer racontant d’une voix stridente un horrible conte sur les Juifs assassinés durant la Shoah, et toutes les victimes des violences liées à la guerre.
Mathis Jagorel

Poignant

Pablo Picasso, Guernica, huile sur toile, 349,31 × 776,61 cm, 1937, Musée de Reina Sofia, Madrid
Effroi, panique, souffrance et affliction ; tels sont les sentiments éprouvés par les protagonistes du tableau. Le 26 avril 1937 des bombardiers nazis, appelés par Franco, ont déversé une pluie de bombes sur une petite ville d'Espagne, Guernica. Consterné par ce massacre, Picasso peignit alors une toile du même nom que la ville pour dénoncer l'injustice du massacre et l'ancrer dans l'histoire. Sur cette imposante toile, l'artiste engagé dépeint la terrible violence et l'insoutenable horreur dont les habitants ont été victimes.
"La peinture n'est pas faite pour décorer les appartements. C'est un instrument de guerre offensive et défensive contre l'ennemi" - Picasso.
Ainsi, les contrastes de valeurs mettent en lumière les expressions poignantes des personnages et sont d'autant plus accentuées par les déformations physiques de ces derniers. En outre, la représentation simultanée face/profil qui est propre au mouvement cubiste renforce l'impression de "désordre organisé" de la composition. La scène est dramatisée par l'utilisation du noir et blanc teintant la toile d'une ambiance tragique voire funeste.
Dans ce décor épouvantable, les regards convergent vers les deux lampes ; le plafonnier et la lampe à pétrole symbolisant respectivement les bombes et l'espoir faible mais persistant des habitants. Contrairement à ces derniers, le taureau, portrait des nationalistes, nous fait face, il semble nous défier du regard. Est-ce un moyen de faire rentrer le spectateur dans l’œuvre ou bien la représentation d'une menace imminente ? C'est à vous seul d'en juger en vous confrontant directement à l’œuvre. Finalement, il serait inhumain de rester de marbre devant l'atroce massacre dépeint par Picasso, tant l’œuvre est poignante par rapport au message universel qu'elle délivre.
Marion Bernardi

La Peur / l'effroi

The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living, Damien Hirst, 1991
The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living est une oeuvre de Damien Hirst créée en 1991. Le concept est simple : un requin péché et tué pour l’occasion est placé dans un aquarium géant remplit de formaldéhyde. On peut comprendre l’idée grâce au titre de l’œuvre, il est impossible pour quelqu’un de vivant de comprendre la mort. L’art n’a cessé d’explorer cette idée et Damien Hirst vient mettre sa pierre à l’édifice. L’utilisation d’un requin n’est pas anodine, il s’agit d’un animal qui peut simplement vous tuer, c’est d’ailleurs une des caractéristiques demandé par Damien Hirst (qu’il soit assez gros pour tuer un homme). L’œuvre a été créée bien après le film Les dents de la mer. Le requin était déjà présent dans l’imagination collective, comme une des peurs les plus viscérale existante. Devant l’œuvre, on est devant un animal mortel, et on peut ressentir une certaine peur. Le requin est bel et bien mort mais il semble bien vivant et c’est ce qui fait tout l’intérêt de l’œuvre. Mais cette œuvre a fait ressortir plus de questions que son objectif premier. Notamment celle de l’utilisation d’animaux au service de l’art, jusqu’où peut-on aller ? Une autre question soulevée est celle de la réplication de l’art. Le premier requin a fini par se désagréger, une nouvelle œuvre a donc été créée. Mais une œuvre d’art peut-elle être dupliquée et aura-t-elle la même valeur ? Personnellement j’ai été très choqué par cette œuvre. Imaginez que l’on utilise des êtres humains pour cela, serait-ce acceptable ? Mais d’un côté elle est très intrigante.
Quentin Cadero

Contemplation

Série Outrenoir, musée Soulages, Rodez, France. c. Pierre Soulages/détail. Photos par Fabrice Oger
« L’oeuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire. » - Pierre Soulages
Par l’immersion dans ses immenses toiles « Outrenoirs », Pierre Soulages nous invite à entrer dans un univers bouleversant engendrant confusion et questionnements.
Fortement inspiré par le travail de Cézanne et Picasso, il crée des toiles abstraites où le noir est dominant. Rapidement remarqué par ses partis pris artistiques qui s'opposaient à la peinture semi-figurative et très colorée de l’après-guerre, Soulages connait un succès immédiat et il ne tarde pas à devenir l’un des artistes français les plus populaires et reconnus de son temps.
Toiles au noir dominant, elles possèdent de multiples états de surface remarquables, générant des ressentis contradictoires.
L’impression de vide et d’impuissance qui nous envahit dans un premier temps face à ces immenses toiles noires est rapidement remplacée par celle d’acharnement. Une grande violence s’en dégage en effet, soulignée par l’orientation des coups de pinceaux, tour à tour réguliers, saccadés, et désordonnés.
Symbole antérieur à la lumière et à la vie, c’est un immense aplat noir auquel doivent ici faire face les spectateurs. Radicalité et gravité bouleversent le spectateur, rayonnant de vie. Obscurité et clarté se mêlent, par des jeux de variation d’états de surface. En jouant avec ces différences, Pierre Soulages crée des tableaux véhiculant une grande émotion, où rythme, espace et lumière naissent par des contacts violents du noir et du blanc sur toute la surface de la toile.
Sources de variations infinies, les tableaux traduisent ainsi plus qu’un simple noir. Stries et empreintes se complètent pour former des tableaux à la surface étonnante. Des jeux de lumières viennent ainsi lui donner vie, et en révéler, selon l’évolution de la lumière, différents aspects. Son apparence change ainsi en tout instant. Tels des miroirs s’attirant et se reflétant, Pierre Soulages crée des tableaux aux atmosphères changeantes, dont le noir évoque plus qu’un simple noir : il invente ainsi le "noir lumière" appelé plus tard « Outrenoir ».
Tel un envahisseur de l’espace, Pierre Soulages présente une série « Outrenoir » bouleversante, au pouvoir attractif universel. Il nous entraine vers une autre dimension, saisissante d’émotions.
« Pour ne pas limiter ces peintures à un phénomène optique, j’ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin ou Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir » - Pierre Soulages
Pauline Oger

Gigantesque - Monumental - Universel

Hollow de  Katie Paterson et des architectes Zeller & Moye

Une forêt qui nous éclipse
L’œuvre Hollow de l’artiste Katie Paterson et les architectes Zeller & Moye est une installation permanente dans le Royal Fort Garden dans la ville de Bristol au Royaume Uni. Elle a été conçue pour l’Université de Bristol a l’occasion de l’ouverture de leur nouveau bâtiment de science à côté des jardins. L’installation est un assemblage de tiges en bois composé d'échantillons venant de 10.000 espèces d’arbre différents. Les échantillons ont été collectionnés durant une période de trois ans et viennent d'arboretums, herbiers, collections et collectionneurs du monde entier.
L'intérieur de l'œuvre est un espace creux, une endroit qui mène le spectateur à être introspectif et méditatif. On se retrouve dans un endroit où l'on peut saisir le moment pour contempler notre histoire. L’œuvre regroupe des morceaux de milliers de bois de différentes tailles pour former une sorte de forêt abstraite et cosmique. L’effet est une variété de textures, ouvertures vers l'extérieur, et stalactites. Le toit est ouvert vers le ciel juste assez pour laisser passer la lumière naturelle, créant le même effet que la canopée d’une forêt.
L'assemblage de tiges à l'extérieur est sensé évoquer l'écosystème de la canopée d’une forêt. L'extérieur est fait entièrement de bois provenant de jeunes sapins Douglas et évoque des arbres de différentes hauteurs et développements. Par opposition, l'intérieur contient des échantillons de nombreuses espèces d’arbres, y compris des fossiles de bois pétrifiés provenant des plus vieilles forêts sur notre planète.
Parmi les échantillons de bois se trouvent des morceaux des plus vieux arbres au monde, des espèces en voie de disparition, et des espèces plus récentes. Les échantillons représentent l'histoire et l'évolution de notre planète au fil du temps. De l'arbre banyan où Bouddha a eu son éveil spirituel jusqu'à un ginkgo japonais d'Hiroshima qui a survécu un des moments le plus sombres de notre histoire. Les échantillons proviennent de plusieurs endroits tel que l'université de Kyoto, les Montagnes Blanches de Californie, des donations de le Herbario Nacional de México, les Royal Botanical Gardens au Royaume Uni, le Arnold Arboretum à Harvard, et de nombreuses autres sources.
Ce qui est le plus bouleversant par rapport à cette œuvre est son regard vers l'histoire sur une échelle microcosmique. En regardant au dessus, on se sent tellement petit en comparaison à la grandeur. Cette impression reflète parfaitement les sentiments qu’on a en regardant tous les échantillons de bois, certains qui viennent d’arbres qui ont 5.000 ans. La durée de notre vie paraît insignifiante à côté d’un arbre de tel âge. L’effet est similaire à ce qu’on ressent sous un ciel rempli d'étoiles la nuit. Ceci nous mène à une réflexion par rapport à notre place dans l’univers et la qualité éphémère de nos vies.
Elise Cugnart

Spectaculaire

The Key in the Hand - Chiharu Shiota - 2015

Dans l’installation The Key in the hand, le spectateur se retrouve immergé dans le monde à la fois onirique et sombre de Chiharu Shiota, guidé par une couleur rouge vibrante l’entrainant au milieu des coques de bateaux au-dessus desquelles se dressent 400 km de fils tendus. A la fois belle est surprenante cette œuvre symbolise la transmission des souvenirs et les liens qu’entretiennent les mémoires au fil des générations.
Inspirée du séisme survenu au large des côtes nord-est de l’île d’Honshū le 11 mars 2011 au nord-est de Tokyo, tsunami qui avait également déclenché l’accident nucléaire de Fukushima; l’artiste a décidé, à travers son installation, d’explorer la notion du temps, les relations entre le passé, le présent et l’avenir. Confrontée à la mort des membres de sa famille, elle a voulu libérer ses sentiments à travers toutes les significations possibles que peut voir une clef. Celles-ci ont été auparavant récoltés grâce à des boîtes mises à disposition dans différents musées notamment en Asie, en Europe et aussi aux États-Unis. Les bateaux symbolisent deux mains attrapant une vague de souvenirs et d’espoir qui semblent flotter dans l’océan, calme et immense. Chaque bateau contient 50 000 clefs (représentant la forme du corps d’un être humain) connectées les unes aux autres grâce à un fil rouge. Le rouge symbolise ici la couleur du sang et donc des relations humaines. Le thème de l’enfance est très présent dans son œuvre, on peut apercevoir une photographie d’un enfant tenant une clé dans sa paume mais aussi des vidéos montrant les souvenirs d’enfant à leur naissance. Ces clefs ouvrent et referment des portes à de nouvelles chances, nous laissant maître de notre avenir dans ce monde ou chaque être humain joue un rôle, que ce soit pour garder ses souvenirs en sécurité ou dans l’espoir d’un nouveau départ. Dans son travail Shiota intègre les clés comme un moyen de transmettre nos vrais sentiments. Les clés font partie de notre quotidien, elles protègent nos biens les plus précieux et accumulent des souvenirs innombrables. Nous les confions à d’autres personnes en lesquelles nous avons confiance les laissant s’occuper des choses qui sont importantes pour nous. Oeuvre magistrale et puissante quant à son pouvoir émotionnel, elle fonctionne comme des autels personnels dédiés aux traces indélébiles et impalpables de notre mémoire.
Amélie Péron

Quand le concept bouleverse l'ordre établi 

Bruce Conner  "TOUCH/DON'T TOUCH"

"I am an artist, an anti-artist, no shrinking ego, modest, a feminist, a profound misogynist, a romantic, a realist, a surrealist, a funk artist, conceptual artist, minimalist, postmodernist, beatnik, hippie, punk, subtle, confrontational, believable, paranoiac, courteous, difficult, forthright, impossible to work with, accessible, obscure, precise, calm, contrary, elusive, spiritual, profane, a Renaissance man of contemporary art, and one the most important artists in the world. My work is described as beautiful, horrible, hogwash, genius, maundering, precise, quaint, avant-garde, historical, hackneyed, masterful, trivial, intense, mystical, virtuosic, bewildering, absorbing, concise, absurd, amusing, innovative, nostalgic, contemporary, iconoclastic, sophisticated, trash, masterpieces, etc. It’s all true." - Bruce Conner dans une lettre à Paula Kirkeby d'après les qualificatifs que lui ont donné les médias.
C'est lors d'une exposition temporaire au MoMA de New-York précédent la plus grande rétrospective de l'artiste au SFMoMA, en août 2016 que j'ai pu découvrir le travail de Bruce Conner. Au milieu de ses assemblages macabres et tous plus troublants les uns que les autres, son oeuvre "TOUCH, DON'T TOUCH" plus lumineuse m'a interpellé.
Bruce Conner a créé cette oeuvre au cours d'une période de sa vie où il cherchait à explorer un autre langage artistique que la sculpture par le collage qu'il utilisait déjà beaucoup. C'est pourquoi il s'est tourné vers l'art conceptuel.
"TOUCH/DON'T TOUCH" est né d'une visite de Bruce Conner au Musée d'Art Moderne de San Francisco (aujourd'hui SFMoMA), lorsqu'il s'est retrouvé face à l'une de ses œuvres "DARK BROWN", seule oeuvre du musée à coté de laquelle était apposée la mention "Ne pas toucher", ce qui a énervé puis inspiré l'artiste. Bruce Conner acceptait le fait que son oeuvre ne soit pas conservée éternellement, qu'elle puisse être détériorée, touchée...
Bruce Conner (1933-2008) était un artiste américain aux multiples facettes qui a travaillé divers médiums (photographie, film, peinture, assemblages...) et qui a notamment traité les thématiques de la lumière et de l'obscurité. Cette thématique se retrouve dans de nombreux travaux, dans lesquels ont retrouve beaucoup de noirceur ce qui rendent certaines de ces œuvres terrifiantes, relevant presque du cauchemar, comme son oeuvre "Couch" de 1964 ou encore "Bombhead" de 2002.
C'est alors que Bruce Conner s'est mis à réaliser "TOUCH/DON'T TOUCH", une oeuvre composée de treize cadres noirs fins exposés sur trois murs blancs. Incompréhensible, ces tableaux vous obligent à vous approcher pour mieux les comprendre. Douze d'entre eux se font face sur deux murs, six par six, sur lesquels ont peut lire en petit "DON'T TOUCH" écrit de manière dactylographiée en noir sur un fond blanc cassé. L'oeuvre est encore plus incompréhensible, comme si elle nous interdisait de toucher aux œuvres, comme si elle faisait partie de la signalétique du musée et qu'elle n'était pas véritablement une œuvre. Déstabilisante, elle le devient lorsque l'on s'approche du dernier cadre, isolé sur le troisième mur, sur lequel on peut lire "TOUCH".
C'est hésitant que je me suis approché de ce cadre en me demandant si je devais le toucher. C'est alors que le vigile du musée présent à coté a interdit à un visiteur de toucher le cadre. C'est là que la proposition prend tout sont sens. Qui détient le pouvoir sur cette oeuvre? A qui devons nous obéir? Devons-nous écouter l'artiste et toucher ou écouter l'autorité du musée et ne pas l'abîmer?
A l'origine, ce dernier tableau était mis sous verre, ce qui empêchait le public de le toucher. L'intention de l'artiste qui était de faire interagir le public avec son oeuvre était encore plus forte. Alors toucher l'oeuvre ou ne pas la toucher?
Brandon Gondoin

Perdu



Tadao Ando - Chichu Art Museum,

Considéré comme l’un des plus beaux musée d’art contemporain du monde, le Chichu art museum a été conçu par Tadao Ando et inauguré en 2004 sur l’île de Naoshima au Japon. Ce musée est d’ailleurs considéré comme une œuvre à part entière, notamment de part ses détails architecturaux et son intégration à la nature. Ce bâtiment de 2573m² fait de béton est entièrement construit en sous-sol, autrement dit, rien ne dépasse de la colline, le paysage est intact. Tadao Ando disait: « J’ai un penchant presque inconscient pour les espaces souterrains. Quelle que soit la nature du site, j’essaye de créer une architecture qui ne s’impose jamais dans son environnement… Travailler sur des volumes souterrains fait un lien avec la quête des origines de l’architecture. »
Le Chichu Art museum est composé de plusieurs salles aux formes géométriques; carrés, rectangles, triangles et bien qu’elles forment un tout, ces structures de béton semblent totalement désarticulées vues de haut. Il s’agissait alors pour Tadao Ando de lier cette architecture très moderne à la nature environnante. L’artiste a pour ce faire, créé des cours dans son musée. A ciel ouvert, elles sont de véritables oeuvres d’art en elles-même. En effet, elles sont si simples, faites de béton qu’elles nous permettent d’avoir un autre regard vers le ciel, seul élément changeant de l’espace. En fonction des saisons, du temps, notre perception change totalement ce qui fait de chaque visite un moment unique, une expérience singulière. James Turrell a d’ailleurs réalisé une de ces cours, probablement la plus impressionnantes d’entre toutes. En effet, le plafond, blanc, est perforé. Le spectateur a alors l’impression que le ciel est l’œuvre, le plafond forme comme un cadre et tout semble attirer le regard vers le ciel.
Ce musée abrite de façon permanente les créations de trois artistes : l’impressionniste Claude Monet et les artistes contemporains Walter de Maria et James Turrell. Tadao Ando a créé des espaces pour accueillir leurs œuvres. Elles sont aussi impressionnantes les unes que les autres et de les voir dans ce musée permet au spectateur de comprendre que l’espace est aussi important que l’oeuvre elle-même.
L'architecture devient une oeuvre immersive, chaque détail est pensé, coordonné avec les différents éléments comme aime le faire Tadao Ando, que ce soit l’eau, la lumière ou le vent. Ando propose un parcours émotionnel et sensible, pour des oeuvres impressionnantes, créant un contraste frappant mais épatant entre la nature et le bâtiment en béton, le tout si poétique. Tadao Ando a su faire de cette architecture un véritable paysage.
Constance Rondeau