mercredi 22 novembre 2017

Exil

EXIL




L’exil, c’est partir de chez soi, c’est quitter son pied à terre, ses origines, c’est se déraciner vers un ailleurs imprécis. Il est vécu comme une coupure allant de la migration passagère à l’errance parfois sans fin.
L’exil est souvent forcé, rendu vital par des circonstances politiques, guerrières, économiques. L’exil peut aussi être volontaire poussé par la soif de découverte et l’envie de changement. Tout commence par un point de départ, une origine, un lieu chargé de souvenirs et de cultures. C’est après le départ que le mal du pays imprègne l’esprit.
Dans l’exil, c’est le lieu d’origine que l’on pleure, celui qui nous a vu naître et qui a façonné notre identité. L’exilé se retrouve à vivre en transit au croisement de plusieurs cultures, sans repères ou images familières auxquelles se rattacher. il ne lui reste que des bribes de souvenirs de cette vie passée. Cependant l’exil c’est aussi partir pour un avenir meilleur et l’espoir de retrouver ses racines.
Mais que signifie donc vraiment la condition de l’exilé ? La période que nous traversons, nous en montre les difficultés, les douleurs, les drames, et nous pose des questions sur nos capacités d'accueil, d'ouverture, …
A travers l'analyse de différentes œuvres,  nous allons tenter de voir comment les artistes s'emparent d'un sujet qui traverse notre actualité, interrogeant notre condition humaine dans ce qu'elle a de plus précaire.
Lorenn Furic, Blanche Justeau, Charlotte Kaplan



Une approche documentaire

Les raisins de la colère
Migrant Mother - 1936 - Dorothea Lange


Dorothea Lange est née en 1895 dans le New-Jersey, au sein d’une famille d’immigrés installée aux États-Unis. À 18 ans elle décide de devenir photographe en suivant les cours de Clarence White à la Columbia University et en étant assistante de plusieurs photographes.
Par la suite, elle devient portraitiste de célébrités à San Francisco où elle ouvre son propre studio et change son nom par Lange.
Suite au Krach boursier du 24 octobre 1929 et à une sécheresse dans les États du Sud, l’Amérique connaît une crise sans précédent (période de la Grande Dépression). Soucieuse du sort des sans-abri et des chômeurs, Dorothea Lange décide de sensibiliser les citoyens à la pauvreté qui les entoure. Elle descend dans la rue avec son appareil photo et se lance dans le documentaire social engagé.


               
Quelques unes des premières photos documentaires de Lange témoignant de la situation aux États-Unis.

Elle sillonne les routes au volant de sa vieille Ford pour aller à la rencontre des laissées-pour-compte de la société dans cette époque. Son implication est très forme Elle partage la vie des migrants, les suit dans leurs voyages, et témoigne du dénuement total dans lequel ils se trouvent.
En 1935, elle intègre des administrations fédérales de réinstallation comme la FSA ( Farm Security Administration ) où elle continue ses clichés poignants qui montrent la souffrance de ces populations pendant la Grande Dépression.

En 1936 elle réalise la photographie la plus connue de cette époque : Migrant Mother.

Lange revenait d'une mission en solitaire au printemps 1936 , quand elle dépasse un panneau indiquant un camp de ramasseurs de petits pois. Pendant trente kilomètres elle se demande si elle ne devrait pas faire demi-tour, ce qu'elle se décide finalement à faire. C'est là qu'elle rencontre Florence Owens Thompson. Son mari est mort depuis quatre ans et elle a six enfants à sa charge qui se nourrissent comme ils peuvent, de trouvailles. Elle parle avec la femme qui lui donne son âge, 32 ans, et lui explique tout cela. Dorothea Lange s'approche graduellement et prend 6 clichés dont ce portrait.


Au-delà du fait que ce cliché illustre parfaitement la situation de milliers de personnes à cette époque, Dorothea Lange transforme presque cette mère en madone protégeant à tout prix ses enfants et en fait une icône religieuse.
Tout cela transcrit les problèmes de l’époque où chacun devait se débrouiller pour subsister et nourrir ses enfants.
Si cette photo est devenue un emblème de cette crise des années 30, elle avait peut-être aussi un message plus personnel pour la photographe, voire politique pour critiquer l’administration américaine de l’époque mais aussi dans le même temps pour soutenir la politique du New Deal de Roosevelt.
Anecdote : les photos originales ainsi qu’une trentaine d’autres photos ont été retrouvées dans les années 1960 en Californie. Les tirages furent vendus pour 296 000 dollars en 2005 soit 40 ans après la mort de la photographe. Preuve que ces clichés ont marqué l’histoire et sont devenus pour certains des symboles de toute une époque.

Clément Moinardeau

Into the wild
"Jungles" de Jean Révillard

Jean Révillard est un photographe genevois né en 1967. Son travail se focalise sur le reportage, notamment de l'immigration et ce, sous un angle artistique. Ce qui lui a valu de remporter à deux reprises un World Press Photo Awards. Il dirige deux galeries de photographie en Suisse et il a créé en 2001 une agence de photographie - avec une approche plutôt militante- en ligne : Rezo.ch






Jungles est une série de photographies réalisée à Calais, publiée sous forme de livre en 2009 aux Editions Labor et Fides. Elle témoigne des conditions de vie des immigrés qui souhaitent passer en Angleterre. Pouvant durer de trois jours à cinq mois, l'attente est rude, surtout en hiver. Les candidats à l'immigration vers l'outre-Manche se construisent des cabanes avec des bâches et autres déchets trouvés, avec les moyens du bord. Le photographe se familiarise avec eux afin de se sentir sur son terrain de travail et ainsi pouvoir en tirer les meilleurs clichés.
Jean Révillard s'intéresse à a forêt en tant que territoire social. Dans cet espace boisé, il capte les images des cabanes créées par les réfugiés. Le photographe les montre dans leur état, sans trop de déchets autour qui viendraient prendre une place plus importante que celle de la cabane. Symbole de liberté et d'autonomie, elle nous rappelle les cabanes de notre enfance à travers un univers mystérieux.

Une photographie de reportage classique nous montrerait des migrants pour mettre en avant des visages tristes ou apeurés. L'angle d'approche de Révillard propose une réflexion bien différente car en effet, personne n'est présent sur ses photos. Il explique que cela permet de mettre le spectateur en position de recherche. S'il y avait quelqu'un - ce qu'il a fait dans d'autres travaux - le spectateur aurait un autre regard, se projetant à la place du personnage. A l'inverse dans Jungles, lorsque l'on voit seulement la trace du migrant, on se met dans une position de réflexion objective: c'est ce que Jean Révillard attend du public.

La poésie présente dans les clichés est due aussi au flash utilisé par le photographe. Au delà de faire ressortir la matière, les matériaux, il représente aussi la lumière publicitaire. Révillard trouve cela intéressant lorsqu'il s'agit de mettre en lumière un objet. Ainsi, la cabane sort de son contexte tout en restant cachée. Il y a également un jeu de contraste présent avec des noirs importants. Ces images sont captées l'hiver, car le photographe ne veut pas trop de végétation autour pour avoir le côté nu, pointu et aiguisé de la nature. Il attend la tombée de la nuit. Tous les ingrédients sont réunis pour apporter à l'image une tension dramatique.

Ce décalage créé par Jean Révillard en sublimant les cabanes misérables de migrants de la jungle de Calais, apporte une dimension esthétique qui a pour vocation d’attiser l’attention et la réflexion du public. Ce témoignage nous montre un retour forcé à la nature, à l'état sauvage de gens considérés sûrement à tort comme des délinquants (qui sommes nous quand nous n'avons pas de papiers), alors que leur conditions de vie sont inhumaines.

Malo Sahores

Hors du temps

"Les Migrants de Calais" par Bruno Serralongue , 2015



Comment peut-on découvrir le monde des migrants ? Avec l’œil du photographe Bruno Serralongue, artiste français, né en 1968 à Châtellerault, nous entrons dans  un camp de migrants au bord de la route, dans la zone portuaire de Calais. Ce thème, le photographe le connaît bien, puisqu’il a commencé cette série de photos en 2006.
C’est seulement en avril 2015, 7 ans plus tard, qu’il est retourné sur les lieux. Si en 2006, le camp dénombrait 400 migrants en attente, en 2015, il était 6000. Le climat devenait plus tendu avec 6000 personnes qui n’ont pas envie de vivre ensemble mais qui ne peuvent pas faire autrement. Il a alors continué de prendre des photos. Cependant ces méthodes de travail ont changé. Si en 2006, le photographe utilisait une chambre pour ses photographies,  en 2015, il utilise un appareil plus léger pour prendre ses photos "à main levée". Bruno Serralongue voulait se sentir plus libre, olus mobile, faire des images de plus petites dimensions, et rassembler plus de choses. Le travail à la chambre lui faisait penser plus à un tableau d’histoire , là, il y avait urgence.
« Prenez, par exemple, ce feu de camp à Calais. Il n’est pas photogénique, il n’est héroïque, mais il dit la précarité dans laquelle vivent ces migrants ».
Cette image met en scène quatres migrants autour d’un feu. On imagine que les personnes ont pris les premières choses qu’ils avaient sous la main pour s’asseoir : un cailloux, une branche, ou encore une chaise de bureau. Les migrants, couverts de vêtements, se réchauffent autour du feu. Un décor très épuré, au premier plan, qui donne une impression de silence. Un homme est levé et regarde en face de lui, tandis que les autres ont la tête baissée vers le sol. Au deuxième plan, on aperçoit des usines. Cela montre une ligne de fracture entre ces personnes qui sont obligées de vivre dans l'exclusion, et la ville. Bruno Serralongue cherche à prendre du recul sur ces photos. La misère est présente mais reste dédramatisée. « Il ne faut pas photographier les migrants comme si leur identité se résumait à ce statut."
Le photographe souhaite seulement montrer des passages de vies. Des fragments de moments qui semblent important : une humanité dans un monde qui tente parfois de l'exclure.

​Jeanne Perrine



La tortue rouge

« Les naufragés(e)s" de Samuel Gratacap


Âgé de 35 ans, Samuel Gratacap sort diplômé de l’École des beaux-arts de Marseille en 2010. Dès 2007, pour son projet de fin d’études, il axe son travail autour des victimes d’enfermement durant les trajets migratoires, plus particulièrement autour de la Méditerranée. Son premier projet dans le centre de rétention administrative de Marseille (2007-2008) le mène à des expériences qui le guideront vers un reportage dans le camp d’enfermement de Coucha en Tunisie entre 2012 et 2014. 
Samuel Gratacap débute la série Les naufragés lors de son premier voyage en Libye en décembre 2014. L’artiste s’infiltre au coeur de la désolation des migrants. Des hommes, en majorité, qui à un moment de transit de leur trajet migratoire se trouvent arrêtés et enfermés arbitrairement. Souvent par le biais de marchands de sommeil ou de travail. 
Le travail de Gratacap ne se limite pas à la photographie. Il recueille des témoignages et rédige des écrits rapportants la situation des migrants, sans-papiers d’Afrique de l’Ouest, enfermés en Libye. 
Dans la prison de Zaouia, sous pression des gardes, les migrants reçoivent des consignes, notamment de dire qu’ils souhaitent rejoindre l’Italie. Samuel Gratacap réussit à tirer des témoignages authentiques de ces hommes qui se révèlent transférés de camps d’enfermements en camp d'enfermements sans raison apparente. Sans savoir pourquoi ni comment s’en tirer. Ils n’ont également aucun moyen de rentrer en contact avec leurs proches, qui ne savent pas s'ils sont morts ou vivants … 
Sa série est installée à échelle humaine ( voir plus grand ) ce qui rends ses clichés très imposants, intimidants. 
La série intitulée Les naufragés(e)s a été exposée dans le cadre de la biennale des photographes du monde arabe contemporain organisée par l'Institut du monde arabe et la Maison Européenne de la photographie jusqu’au 17 janvier 2016. Cet été à l’occasion des Rencontres de la photographie d’Arles 2017, la série de Samuel Gratacap était exposée sous l’intituler « fifty - fifty » : la mort ou la vie.
Romane Caudullo

Des représentations plus symboliques


On the road
Voitures Cathédrales

Thomas Mailaender en quelques mots
Né à Marseille en 1979, il entreprend des études de communication visuelle à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués puis intègre les Arts Décoratifs à Paris où il apprendra la photographie et l’art contemporain. C’est dorénavant un artiste très polyvalent réalisant photos, collages, installations, sculptures, etc…
Origine du projet « Voitures Cathédrales »
Cette série de photos fut réalisée en 2004 par Thomas Mailaender durant l’été 2004 lorsqu’il travaillait sur le port de Marseille pour la compagnie SNCM, qui assure des liaisons maritime entre la France, l’Algérie et la Tunisie. À force de voir ces voitures chargées en direction du Maghreb (immigrés qui rendaient visite à leur famille restée dans leur pays d’origine), il eut l’idée d’en faire une série photographique. Il choisira de l’appeler « voitures cathédrale », nom que leur donnaient les dockers marseillais en raison du chargement montant souvent très haut. L’auteur les appellera aussi « les containers à quatre roues ».
« Voitures Cathédrales » de Thomas
Mailaender, réalisée en 2004.


Réalisation & intervention du photographe
Thomas Mailaender réalise ces clichés à la chambre photographique, technique surtout adaptée pour des modèles statiques. En retouchant ses 10 photographies l’auteur leur a donné un air surréaliste. Il a supprimé le fond, ce qui nous donne quasiment l’impression d’être face à des sculptures et non plus de réelles voitures. Vues de derrières, privées de notion de profondeur, elles paraissent encore plus imposantes. Il a aussi choisi de modifier les plaques d’immatriculation. On ne sait pas où elles vont ni d’où elles viennent. Il les sort d’un contexte espace-temps et leur donne un côté universel. En faisant ces modifications, le photographe fait de ces voitures cathédrales de véritables icônes.
Impact & Signification
À travers ce travail, l’auteur a certainement voulu mettre en avant la notion de décalage, entre le pays d’origine des immigrés et leurs lieux de vies actuel. Il montre la différence entre deux sociétés. Le transport de ces objets évoque en effet la transition entre celles-ci, le passage de la frontière et donc la mobilité de ces biens et de leurs propriétaires. Cependant comme dit précédemment, la point de vue (de derrière) donne au contraire une impression de sculpture, d’immobilité. Les objets que ces personnes transportent peuvent alors aussi représenter les liens qui les unissent avec leur famille restée là-bas, "le bagage" social et culturel qu’ils possèderont toujours.
Ces containers roulants sont une matérialisation évidente du concept de frontière et des
frottements culturels qui en découlent" Thomas Mailaender. Enfin, la suppression de contexte espace-temps par l’artiste permet d’adapter ces scènes, voitures à plusieurs histoires. Toutes personnes peut s’y retrouver. On a ici affaire à un travail très objectif, l’auteur ne semble pas vouloir donner son avis, il nous met seulement face à une réalité.
A nous, d’en faire et d’y interpréter ce que l’on veut.
Lieu d’exposition et compléments d’information
L’oeuvre est exposée au Musée National de l’Histoire de l’Immigration à Paris. De plus, ces
clichés sont répertoriés dans un ouvrage intitulé Cathedral Cars.

Pour plus d’informations sur Thomas Mailaender et son travail, rendez-vous sur son site internet:
Julie Barbin



L'écume des jours

Barthélémy Toguo – Road to exile

Né en 1967, Barthélémy Toguo est un artiste camerounais ayant tout d’abord étudié à l’École des beaux-arts d'Abidjan en Côte d'Ivoire, puis à l'École supérieure d'art de Grenoble après quoi il finira ses études à l'Académie des beaux-arts de Düsseldorf. Cette diversité des lieux d’études lui ont permis d’expérimenter de nombreuses techniques de création, et de pensée. Ceci fait de lui un artiste pluridisciplinaire : Il travaille en effet dans plusieurs champs artistiques comme la vidéo, la gravure, la photo, la peinture, le dessin et la sculpture de même que l'installation et la performance.
Aujourd’hui encore, l’artiste se déplace fréquemment entre Paris, Düsseldorf et Bandjoun (Cameroun) tout en exposant ses œuvres partout dans le monde. Il se considère comme étant un artiste contemporain, car il traite à travers ses œuvres de sujets actuels comme l’exil, les migrations, les échanges Nord-Sud, le racisme, l’homophobie, le sida ou la religion.
En 2016, Barthélémy Toguo figurait parmi les finalistes du prix Marcel Duchamp, qui récompense les artistes contemporains traitant de sujets représentatifs de leur génération.
Entre 2005 et 2010, La Cité Nationale de l’histoire de l’immigration aura acquis trois œuvres majeurs de l’artiste en résonance avec les thématiques développées par le musée. Ces trois œuvres abordent les différentes étapes de l’immigration : tout d’abord le désir d’exil, qui pousse les populations à quitter leur terre natale, ensuite vient le périple des migrants vers des terres inconnues, et enfin l’arrivée de ceux-ci dans leur terre d’accueil.
Road to exile est une des trois œuvres exposées au sein de ce musée. Elle aborde le périple qu’effectue les migrants vers un avenir et une terre qu’ils espèrent meilleurs. L’artiste parle d’ailleurs d’une île paradisiaque que les exilés espèrent trouver au bout du chemin.



Road to exile, 2008, de Barthélémy Toguo. Barque en bois, ballots de tissus, bouteilles. 220 x 260 x 135 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI Courtesy Galerie Lelong, Paris © ADAGP, Paris 2011
Dans cette œuvre, nous pouvons voir une embarcation en bois, transportant une multitude de baluchons et de théières suspendues, reposant sur une mer de bouteille en verre. Le chargement de l’embarcation, surdimensionné par rapport à celle-ci, donne le sentiment qu’elle pourrait chavirer à tout moment. Les baluchons multicolores contenant les effets personnels des passagers, témoignent de leur vie passée, mais aussi de l’incertitude lié à l’avenir : les passagers savent ce qu’isl quittent, mais pas ce qu’ils vont trouver au bout du chemin. Les bouteilles en verres vides renforcent l’idée de précarité de la traversée, mais aussi de sa dangerosité : le verre peut à tout moment se briser et mettre fin au périple. L’artiste dépeint ainsi le côté sombre de l’immigration avec ses dangers et ses incertitudes, mais délivre aussi un message d’espoir avec la volonté des passagers de ce type d’embarcation d’accéder à un monde meilleur malgré la difficulté que constitue le périple.
Virginie Lelièvre


Demain tout commence

Chiharu Shoota




Chiharu Shiota (Née en 1972 à Osaka, Japon. Vit et travaille à Berlin, Allemagne) crée des lieux vidés de toute présence humaine mais où littéralement les fils de la mémoire, les empreintes temporelles viennent tisser des toiles archéennes qui lient les objets inertes au temps passé, à des instants, des présences qui n’existent plus que dans la mémoire.
« The Key In The Hand », installation représentant le Pavillon Japonais à la Biennale de Venise 2015, Shiota met à nouveau en scène les traces mémorielles de l’intersubjectivité. Ici, elle représente une pluie de clés qui tombent dans deux barques délabrées qui semblent vouloir se rejoindre. Un seul fil rouge sang pour un trousseau de clés rouillées, marquées par l’usure, le passage du temps. Chaque trace temporelle traverse littéralement l’espace.
Ces fils individuels, isolés, échouent soit dans une des deux barques – on est à Venise, il s’agit peut-être d’une métaphore des canaux traversés par les innombrables gondoles à travers le temps – soit s’abîme au sol, dans la déréliction et l’oubli. Ces clés sont évidemment très fortement chargées symboliquement. Il peut s’agir tout aussi bien de la clé qui ouvre des portes comme de celle qui scelle des secrets. Ce peut être également la clé de la maison qui rassemble comme celle qui enferme.
Les repères chronologiques de sa vie 
Naissance en 1972 à Osaka au Japon. Elle vit et travaille à Berlin en Allemagne.
De 1992 à 1996, elle étudie à Kyoto Seika University au Japon.
En 2017, son exposition intitulée Where are we going? au Bon Marché à Paris, fera l'unanimité . 
En 2016, exposition personnelle, “Sleeping is like death” à la galerie Daniel Templon Bruxelles .
En 2015 “The Key in the Hand”, Pavillon du Japon, 56ème Biennale de Venise

https://www.youtube.com/watch?v=YeIZM-3wewI

Anthony Ménégon 



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Mona Hatoum - Bukhara (red and white)

Issu de la collection du Musée national de l’histoire de l’immigration, le tapis Bukhara tisse la métaphore d’une reconstruction d’identité par une artiste d’origine palestinienne dont l’œuvre traite de l’exil.
En 1948, lorsque les parents de Mona Hatoum sont contraints, sous la pression israélienne, de quitter leur maison de Haïfa et de s’exiler au Liban, une partie seulement de leur importante collection de tapis est sauvée. Ces tapis rescapés allaient désormais recouvrir les sols d’une maison de Beyrouth, lieu de naissance de l’artiste en 1952. En 1975, alors qu’elle est en visite à Londres, elle se voit dans l’impossibilité de rejoindre son Liban natal et ses proches : la guerre civile vient d’éclater. Dès lors, elle choisit de questionner son statut de femme et d’exilée à travers une œuvre poétique et exigeante où se mêlent menace de la guerre, expérience de l’exil, questionnement identitaire, dépaysement et arrachement. Au milieu des années 1980, l’artiste se fait connaître sur la scène internationale avec ses performances et ses vidéos qui laissent poindre la violence du monde contemporain.
Au début des années 1990, Mona Hatoum investit les domaines de l’installation et de la sculpture. Elle s’empare d’objets familiers, domestiques et intimes, qu’elle ne cesse de métamorphoser.


Mona Hatoum, Bukhara (red and white), 2008. Tapis en laine, 143 x 225 cm. Collection Musée national de l'histoire de l'immigration.
Ainsi, Bukhara est un tapis aux dessins géométriques sur lequel s’inscrit un planisphère. Les teintes rouges orangées sont largement majoritaires. L’œuvre est volontairement usée, marquée par les frottements de la laine qui ont généré une mappemonde établie selon la projection de Peters (une projection restituant les dimensions réelles de chaque continent, contrairement à celle de Mercator). L’objet intime, domestique, devient un objet cartographique universel retraçant à la fois le malaise des exilés dans le monde et le trauma vécu par le peuple palestinien. Il évoque finalement la maison de son enfance et le nomadisme planétaire. En effet, ce dernier fait directement référence aux souvenirs de l’artiste et à son enfance mais symbolise également l’univers que le migrant emporte avec lui, comme un « chez-soi » qu’il tente de recréer dans son exil permanent.
Eugénie Le Mauff

Vol au dessus d'un nid de coucou

Les oiseaux




Annick Sterkendries est considérée comme une « chercheuse de rêves » qui s’adonne sans complexe à toute pratique plastique susceptible de capter et de transmettre les émois du vivant et les vibrations de la matière. Son travail En la boca del Lobo fait partie d’une série de photographies réalisées dans les villes de Calais, Lampedusa, Agrigenté, Catane, Tanger et Nador.  « En octobre 2013 alors que j'observais le passage migratoire de milliers d'oiseaux, avait lieu un des premiers gros naufrages (médiatisés) au large de Lampédusa. C'est à partir de ces deux événements croisés, que j'ai eu l'idée d'aborder ce sujet dramatique, par la métaphore de l'oiseau. Après quelques recherches de néophyte, j’ai constaté que migrants et oiseaux migrateurs se regroupent aux mêmes endroits, chacun voulant rejoindre l’autre rive par le chemin le plus court. Quelques mois après leur arrivée, les volatiles feront le chemin inverse. Pour les migrants qui fuient la guerre, la dictature, la pauvreté, retourner (être renvoyé) serait un échec. Ce sujet et sa métaphore me touchaient particulièrement. J'ai réalisé une cagoule tête d’oiseau, très minimaliste et je suis partie à la rencontre des réfugiés dans différentes villes portuaires, Tanger, Nador, Rabat, Ceuta, Melilla, Agrigento, Lampedusa, Calais… Là devant certains endroits significatifs, campements, ports, guérites militaires…, je demandais à une personne volontaire de se coiffer de la cagoule et de prendre la pose. Entre le papier et la réalité, il y avait un monde. La métaphore de l’oiseau plaisait aux réfugiés. L’idée de voler au-dessus des frontières les faisait rêver. », raconte Annick Sterkendri. La poésie et le surréalisme de ces images permettent une distanciation face à la dureté de la situation tout en les dissociant du reportage. 
"A l’heure où on s’interroge si la photographie doit être plasticienne ou non, Annick Sterkendries rend la question sans objet". Benoit Decron

Bastien Lafont

De toutes nos forces


Hommage aux exilés







Un sujet houleuxDepuis 2015, plus de 10 000 réfugiés ont péri en essayant de traverser la Méditerranée pour arriver sur le vieux continent. Ce sont 10 000 personnes ayant quitté leur famille, leur foyer et leur pays pour survivre aux guerres et crises actuelles en Afrique et au Moyen-Orient. 10 
000 pères, mères et enfants en Méditerranée avec pour seule sécurité un gilet de sauvetage et un canot. Ce sont 10 000 personnes mortes de trop pour Ai Weiwei, artiste contemporain et activiste politique chinois.
Une oeuvre marquante
Sa dernière installation au Konzerthaus lors de la 66e Berlinale en février 2016 est un témoignage et un hommage aux victimes des voyages clandestins en Méditerranée ainsi qu’à toutes les personnes affectées par ces pertes.
« Beaucoup de personnes ont perdu la vie dans les vagues… nous avons besoin d’un mémorial. » nous dit l’artiste.
Son installation réunit 14 000 gilets de sauvetage orange venant de l’île grecque de Lesbos, point d’arrivée des migrants. L'artiste en recouvre les colonnes du Konzerthaus qui, de cette manière, attirent directement l’attention et captent le regard. Les six colonnes sont éclairées comme des torches dans la nuit. Le mémorial est né. Cette installation est accompagnée d’un canot de 30 places mis en long depuis le chapiteau du bâtiment sur lequel on peut lire « SAFE PASSAGE » ou PASSAGE SÛR. Ce canot est placé au-dessus de la porte principale du bâtiment ce qui rend le passage obligatoire pour quiconque veut entrer. L’artiste tente ici de sensibiliser les Européens à la situation désespérée des réfugiés et à la crise humanitaire en cours. Cette œuvre rend cette crise plus réelle, visible aux yeux de ceux qui ne voient ces événements qu’à la télévision. Rendre cette problématique publique : voilà son combat.
Quelle problématique Ai Weiwei aborde-t-il ? C’est de l’exil dont parle l’artiste. On compte tout d’abord l’exil géographique pour ces migrants qui fuient leur pays pour vivre. Cela est certes un choix de leur part mais cette issue n’était-elle pas pour eux la plus favorable malgré les risques encourus ? A cela, il faut ajouter l’exil social et humain dont ils sont victimes dans le pays d’arrivée. Aussi vient le deuxième niveau d’exil : social, administratif ainsi que linguistique.
Une réelle implicationLors de ses différents projets, Ai Weiwei s’est toujours déplacé pour parler, voir et témoigner à sa manière par Twitter ou Instagram de la situation critique de cette crise. Il considère que nous avons le devoir de documenter ces événements pour les générations futures et propose dans ses oeuvres un témoignage fort. On peut dire que ce travail fait partie de lui et de son histoire. Malgré lui, il fait de l’exil le leitmotiv de sa vie. Il est considéré comme opposant politique dès son jeune âge à cause de son père, poète, penseur et menace intellectuelle pour le gouvernement chinois. Il sera par la suite emprisonné en 2011 pendant plusieurs années pour avoir défendu les droits de l’Homme puis se voit retirer son passeport pendant quatre ans jusqu’en Juillet 2015. C’est donc un thème qui le touche particulièrement et qu’il défend avec ferveur.
« En tant qu’artiste, je veux être plus investi, je veux créer des œuvres en relation avec la crise et aussi créer une certaine prise de conscience de la situation. » Ai Weiwei
Selon lui, nous vivons dans un monde sans loi fondamentale et sans sécurité basique.
Un goût pour la provocation
Mais ce n’est pas la première fois que Ai Weiwei s’intéresse aux réfugiés et à leur situation. Il a notamment fait fermer deux de ses expositions à Copenhague en 2016 après que l’Etat ait fait passer une loi autorisant la prise de biens de valeur des réfugiés lors de leur passage aux frontières – biens de valeur supérieurs à 1340 euros. Il avait également mis en scène la photographie très marquante de Aylan, enfant syrien de 3 ans, mort échoué sur la plage. Cette proposition critiquée et critiquable a beaucoup marqué les esprits. Peut-être trop. Ai Weiwei a-t-il dépassé la frontière entre engagement politique, implication artistique et hommage rendu aux victimes ou était-ce justement nécessaire pour ancrer l’image dans les consciences et faire bouger les choses ?

Sixtine Puthod


Invisible

Mathieu Pernot, Les Migrants, 2009

Les photographies de Mathieu Pernot captent - à première vue - ce qui pourrait être l'image de gisants. Un drap blanc cache un corps (un cadavre ?) La mort dans un élan d’attention aurait enveloppé de son tissu funeste les malheureux. Plus qu’une image, un symbole…

Mais il ne s’agit pas de ça. Ces images violentes dans leurs qualités intrinsèques sont en fait des témoins d'un autre état. Mathieu Pernot, à l’heure à laquelle Paris se lève, photographie des migrants afghans silencieusement couchés à même le sol. Invisibles et anonymes, ils se reposent, se cachent, à la fois présent et absents « ils nous rappellent les corps de champs de batailles » dit Mathieu Pernot. L’artiste souhaite s’en tenir à ce que les gens peuvent voir « à condition de bien vouloir regarder ». De ces photos de migrants, rêvant d’Angleterre ou d’un statut de réfugié, il restitue une histoire, produit un document hors de tout commentaire sur l’actualité.

Les migrants devenus gisants, écroulés sous des balles invisibles, figure d’une mondialisation inversée, sont, ne soyons pas naïfs, les victimes de nos échecs, les fantômes de notre défaite. Force est de constater, la poésie de cette série photographique qui restera un témoin historique du paradoxe du rêve occidentale.

Marin Chomienne

Un engagement plus politisé

 Mama
Mother Tongue de Zineb Sedira (2002)

L’artiste Zineb Sedira est née en France, en 1963 , de parents algériens. A partir de 1986, ses études l’ont conduite à Londres où elle vit et travaille toujours, pour se former aux arts plastiques et à la photographie.
Elle a, dans un premier temps, puisé son inspiration dans sa propre quête d’identité, glissant peu à peu de ces questions autobiographiques vers des préoccupations plus universelles. Elle travaille aujourd’hui sur les questions de mobilité, de mémoire et de transmission.
L’idée de conserver et de transmettre la mémoire du passé comme un héritage pour les générations futures est d’ailleurs souvent au cœur de son travail.
Mais elle aborde également les enjeux environnementaux et géographiques, faisant toujours l’aller-retour entre le passé et le futur. Elle utilise la photographie, au même titre que le langage et les archives, développant ainsi un vocabulaire artistique polyphonique, entre la fiction, le documentaire et les approches plus poétiques. Si l’artiste a d’abord travaillé la photographie, la vidéo et les installations, elle a depuis peu encore diversifié sa pratique en y ajoutant la sculpture et la production d’objets.




L’installation Mother Tongue de Zineb Sedira se compose d’un triptyque vidéo : trois films de 5 minutes, projetées sur trois écrans dans lesquels l’artiste met en scène trois conversations entre trois femmes d’une même famille : la mère, la fille et la grand-mère, qui s’expriment dans des langues différentes, en l’occurrence la langue maternelle de chacune. Sur le plan formel, l’œuvre semble emprunter les codes du documentaire, mettant face-à-face deux interlocuteurs, se détachant d’un fond neutre, filmés en plan fixe de manière épurée. Chaque écran du dispositif présente un dialogue entre deux femmes qui donne à voir, à travers différentes générations, la transmission orale de la mémoire familiale.
Dans la première vidéo intitulée Mother and I, l’artiste (à droite) pose à sa mère des questions en français sur son enfance et sa scolarité. Sa mère répond en arabe ; la compréhension mutuelle est parfaite. Le spectateur qui ne connaît pas l’arabe ne comprend pas les réponses. L’enchaînement du dialogue permet néanmoins de deviner, paradoxalement, ce que la mère répond en arabe.
La seconde vidéo, Daughter and I, présente une situation de communication similaire où la fille de l’artiste (à droite) interroge sa mère, en anglais, sur son enfance. Ses questions reprennent celles que Zineb posait à sa propre mère. Celle-ci lui répond en français. A nouveau, les deux personnages dialoguent, chacun parlant dans sa langue « maternelle », celle dans laquelle il lui est naturel de s’exprimer. Le dialogue en français et en anglais semble étrangement plus difficile que celui en français et en arabe.
Dans la troisième et dernière vidéo, Grandmother and Granddaugther, la petite-fille et la grand-mère sont face-à-face. La communication verbale s’est perdue dans un échange silencieux et gêné de sourires et de regards. L’une et l’autre prononcent quelques mots en anglais ou en arabe, mais l’absence d’une médiation par le français, l’absence d’un interprète français, empêche la possibilité de l’échange verbal. C’est cet interprète, ce médiateur invisible, que recherchent la mère et la fille de Zined Sedira lorsqu’elles se mettent à regarder en direction de la caméra. On saisit alors la justesse avec laquelle Zineb Sedira analyse les relations déterminées par le langage.
L’artiste a évolué entre la langue de sa famille, celle de l’école en France, puis celle de sa vie en Grande Bretagne. Si le triple langage témoigne de la diversité et de la richesse de son identité, les migrations ont aussi créées des différences culturelles qui rompent le discours entre la grand-mère et la petite fille et crée une distance.
L’artiste interroge ainsi dans son œuvre les relations entre sa mère, sa fille et elle - même en introduisant les paramètres du langage comme formes premières de la communication et des liens entre les individus. La signification de l’œuvre ne repose donc pas seulement sur les mots eux-mêmes et le contenu du discours mais davantage sur les modes de communications. A travers l’usage des langues, ce travail donne à voir la pluralité des identités qui constituent un individu. Elles sont ici dissociées, « le temps de l’œuvre », entre les trois générations de femmes d’une même famille. Zineb Sedira aborde également de cette manière la question de la pluriculturalité, celle de la transmission et de la perte d’identité. Ses recherches sur cette questions passent ici ( comme dans nombre de ses œuvres) par une phase d’autoréférencement. Effectivement l’œuvre est autobiographique à plusieurs titres : dans la mesure où une filiation est mise en scène (l’artiste apparaît dans une double relation à sa mère et à sa fille), mais aussi parce que le dialogue qui s’engage porte sur l’enfance de l’artiste. Zineb Sedira a pu qualifier elle-même cette œuvre d’intime. Le choix des langues lui-même renvoie à la biographie d’une artiste, dont l’enfance puis les études ont amené à traverser des frontières culturelles et linguistiques.
Le travail de Zineb Sedira renvoie également à la tradition orale des histoires qui se racontent et se transmettent. L’artiste rappelle que ces formes de communication sont un moyen de préserver les identités culturelles d’une génération à l’autre et les liens entre les individus. En effet, le récit peut être la matière du lien social, à la fois dans la signification de ce qui est raconté et dans l’acte de récitation qui actualise la mémoire familiale et permet sa transmission.
Cette œuvre montre comment les mouvements migratoires affectent les processus de transmission des mémoires, des cultures familiales et de construction de l’identité.

Tara Baron



Mon nom est personne


Les expulsés


Ernest Pignon-Ernest est un artiste plasticien engagé, né en 1942 à Nice. Il est l’un des initiateurs du «Street Art» en France, mouvement qui regorupe une multitude de formes artisitiques conçues dans des endroits publics. Parmis les différents thèmes abordés dans ses travaux, Ernest pignon Ernest s’interroge particulièrement sur la mémoire pour «Ne pas faire table rase du passé».
Enfant, Ernest Pignon Ernest a été lui-même expulsé avec ses parents de Nice. Ce boulersement pourrait expliquer l’intérêt porté sur la notion d’expulsion et la sensibilité de l’artiste pour cette cause.



Créee en 1977, l’oeuvre éphémère Les Expulsés réagit face aux différentes mesures prises dans les années 70-80 par la ville de Paris. En effet, à ce moment, de nombreux habitants, notament dans le quartier de Montparnasse, se sont fait expulser de leur logement en raison d’une réahabilitation «nécessaire».
Les Expulsés est une sérigraphie réalisée à partir d'un dessin réaliste en noir et blanc sur papier. Cette image a été collé sur plusieurs murs de Paris, ici sur les murs autrefois intérieurs d’un immeuble abattu dans le quartier Montparnasse.
Sur cette œuvre, l’artiste a representé deux personnages côte à côte : un homme et une femme. Les deux personnages portent différentes affaires tel que des sacs, des valises et des matelas. Suspendus au bout de leurs mains, ils semblent partir de chez eux, la tristesse et la douleur marquée sur leur visage.
Réalisée in situ, cette oeuvre est éphèmère.
Pour accentuer le réalisme de l’œuvre, Ernest Pignon Ernsest a choisi de concevoir ses personnages à l’échelle humaine. Le spectateur se retrouve donc en face de l’oeuvre, comme si celle-ci s’inscrivait dans la réalité.
Le dessin résonne avec l’histoire du lieu et apporte aux personnages representés le réalisme des évements vécus. Les deux personnages sont ancrés dans le mur, comme s’ils étaient acrochés à leur lieu de vie, leur appartement.
Le papier apporte lui ausssi une dimension très particulière : il permet de transmettre par sa fragilité la blessure de cet évenement. A travers les déchirures du papier, le spectateur comprend les traumastismes vécus par les expulsés et leur chagrin. La dégradation de l’affiche et du dessin est à l’image des vies déracinées permettant de faire resurgir les souvenirs du lieu, de leur habitants et des moments passés. Ernest Pignon Ernest nous fait donc comprendre que la mémoire s’efface progressivement mais qu’elle peut-être immortalisée grâce à l’art.
Les Expulsés est une oeuvre marquante du XXème siècle affirmant l'engagement d’Ernest Pignon Ernest. La contemplation de l’oeuvre se fait désormais à travers des lieux publics comme la rue et permet au spectateur d’accéder facilement et gratuitement à une partie de l’histoire française.

Lucile Artignan

Les âmes vagabondes


l’ÎLE DES LARMES, JR


Les migrants, principalement venus d’Europe dont l’ultime but était de s’enrichir, étaient aux portes du rêve américain lorsqu’ils franchissaient celles d’Ellis Island. Autrefois une place militaire non loin de New-York, l’île se trouva rapidement être la solution pour réguler les vagues d’immigrations entre 1892 et 1954. En effet, les autorités américaines avaient établi des contrôles et interrogatoires visant à évaluer leurs capacités mentales et physiques. Les personnes jugées « indésirables », autrement dit « inaptes au travail ou nocives » ne pouvaient se rendre sur le continent et étaient renvoyés chez eux : malades mentaux, personnes âgées, femmes seules, prostituées, etc.

Inhabitée et interdite au public depuis 60 ans, l’association « Save Ellis Island » a accordé en 2014, le droit à l’artiste JR de faire revivre la mémoire de l’île. Il réalise alors son installation Unframed (sans cadre) en consultant les archives du site et y sélectionne 24 photographies ; des images fortes représentant des patients, des enfants et même le personnel médical présent à l’époque. Une fois agrandies, retravaillées et imprimées à échelle humaine, JR tapisse certains murs de ses collages, mais avec retenue : « Je ne voulais pas coller partout. Parfois l'architecture, l'endroit, l'histoire étaient trop forts. Il y a trop d'intensité. Il y a des salles où je ne me suis pas senti le droit, où je n’ai pas trouvé l’image, et donc je n'ai pas voulu y toucher ». Comme pour la morgue par exemple, l’artiste ne voulant pas s’emparer des lieux pour y présenter son installation a tenu à s’effacer pour « respecter l’architecture » et l’histoire qui y règne. En effet, les 12 millions de personnes qui ont été recensé, imprègnent les murs d’Ellis Island de leur attente, leur désespoir, leur tristesse, leur condition de vie etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle a été nommée ainsi « Ellis Island », signifiant « l’île de l’espoir » ou encore « l’île des larmes ». JR se confie alors : « C'est comme s'il y avait encore les âmes qui erraient. (...) Je sens encore leur énergie ». Seul un petit groupe de « dix visiteurs maximums pour une visite d’1h30 quatre fois par jour, quatre jours par semaine » peuvent ressentir cette même énergie dans ces mêmes lieux abandonnés, avec le port obligatoire d’un casque de chantier. L’œuvre de JR prendra fin lorsque ces collages disparaîtront d’eux-mêmes, par dégradation naturelle.

Marie Breuillon-Grisez


Insaisissable

Banksy, calais.

Banksy :
Artiste anglais prolifique et polémique, Banksy est probablement le street-artiste le plus célèbre de sa génération. Comme ses précurseurs Ernest-Pignon Ernest, Jef Aérosol ou Blek le Rat, Banksy crée souvent des œuvres engagées, qui transmettent au public des messages sur les problématiques contemporaines. Principalement connu pour ses dessins au pochoir, il expérimente de nombreuses techniques telles que la peinture à la bombe, le collage, la sculpture ou encore la vidéo. Il réalise d’ailleurs, en 2010, le film documentaire Faites le mur (exit throught the gift shop), véritable référence de l’art urbain. « artiviste » à mi-chemin entre la performance et l’art plastique, Il fonde son personnage sur un anonymat et des interventions artistiques aux préoccupations politiques fortes.
Banksy à Calais : 
Après avoir placé illégalement ses œuvres au British muséum, découpé des cabines londoniennes, vendu ses oeuvres à 60$ dans les rues de New York et peint le mur Israélo-Palestinien, Banksy s’intéresse aux problèmes migratoires en 2014, avec un pochoir dénonciateur à Clacton, suivi du projet ambitieux du parc de désenchantement Dismaland en 2015. C’est lors de la fermeture du parc que Banksy annonce utiliser ses infrastructures pour les mettre au profit des migrants de Calais, annonçant ainsi sa future intervention. Les mouvements migratoires, notamment syriens, font de Calais un important carrefour de flux démographiques vers l’Angleterre. Banksy y place en janvier 2016 quatre oeuvres murales réalisées au pochoir.
Steve Jobs clandestin :
A l’entrée de la « jungle » (campement de 4500 migrants), Banksy peint un portrait de Steve Jobs, ancien patron de la plus grosse société mondiale, armé d’un baluchon et d’un ancien modèle d’ordinateur apple. Le personnage, lui-même émigré de Syrie, est le symbole d’une mixité internationale réussie, évoquant les bénéfices de l’immigration et dénoncant les conditions dans lesquelles elle est réalisée.


Steve Jobs clandestin - Banksy

Cosette et lacrymo :Ce second pochoir représente le personnage Cosette du célèbre roman  Les Misérables de Victor Hugo. Sur fond de drapeau français, on aperçoit ce personnage aux yeux remplis de larmes avec au premier plan une bombe lacrymogène faisant référence aux brutalités policières contre les réfugiées quelques semaines plus tôt. Dénonçant la violence des évènements, l’œuvre dispose d’un caractère inédit dans le street-art : un QR code qui renvoie vers une vidéo de ces interventions policières violentes. Cette œuvre représente bien l’artiste par son aspect interactif, dénonciateur et dans la perpétuelle recherche de concepts novateurs.

Cosette et lacrymo - Banksy

Radeau de la méduse :
Réinterprétation du Radeau de la Méduse de Géricault, cette œuvre utilise l’image célèbre du tableau en la retranscrivant à des réfugiés (on connaît l’horreur des traversées qu’ils subissent), avec au loin un bateau de plaisance naviguant paisiblement. Ce pochoir met en lumière les contrastes forts entre la misère des peuples prêts à tout pour échapper aux horreurs de leur quotidien, et une société occidentale qui ne saurait regarder plus loin que ses envies de loisirs et de luxe artificielle. C’est probablement l’œuvre qui retranscrit le mieux l’univers graphique de Banksy, avec l’utilisation successive de 2 pochoirs en nuances de gris.

Radeau de la méduse - Banksy

L’Enfant et le rapace :
Cette peinture monochromatique représente une jeune fille, les cheveux dans le vent, observant au loin à l’aide d’une longue vue sur laquelle est posé un rapace. La valise à ses pieds et la position du personnage laissent imaginer une migrante espérant trouver une terre plus accueillante (vraisemblablement l’Angleterre). Le rapace représente les dangers et les épreuves à traverser pour atteindre ce but, et la difficulté d’accéder à une vie plus paisible pour les réfugiés.

L’Enfant et le rapace - Banksy, Calais
Banksy laisse une dernière trace de son passage, sous un pont, où il inscrit la phrase "peut-être que tout ceci se résoudra tout seul… ", qui scelle son passage avec un vent d’espoir.
Louis Richard Marschal